jeudi 19 septembre 2019


LE MONDE EST CE QUI A LIEU

« J'écris, je dessine depuis toujours. Je suis d'ici et je suis d'ailleurs ; je suis entre deux mondes, je suis entre deux langues,  je suis entre le mot et le trait. Je dois me trouver quelque part dans cet indéfini. » Première partie de la rencontre avec Francesco Pittau autour de l’indéfini cultivé, de la poignée d’eau de la Réalité, de la réunion du réel et de l’imaginaire, pieds au plafond et monde hors de l’image, des identités multiples et insaisissables comme des lapins sauvés de la gueule, et d'une sacrée entrée dans le trou


©Catherine Chardonnay

PREMIÈRE PARTIE : UN PETITS GARÇONS


DANS LA TÊTE DU MEILLEUR NON-PENSEUR DE LA TERRE
L'idée de ce recueil est née à la suite de l'écriture d'une première histoire qui est venue d'un bloc. Je ne devais sans doute ne penser à rien, comme cela m'arrive très souvent. Je suis sans doute le meilleur non-penseur de la Terre. Bref, je ne pensais sans doute à rien, quand j'ai éprouvé la nécessité de me mettre à ma table. J'ai écrit une phrase puis une autre et je me suis retrouvé avec ces boîtes qui devenaient de plus en petites et qui contenaient des objets et des espaces de plus en plus grands. Une fois terminée, j'ai relu l'histoire et, d'emblée, j'ai « vu » des prolongements à cette première histoire. Et ainsi, j'en ai écrit quatre autres... L'idée du recueil est née sans que je la prémédite. Elle s'est imposée. Comme si le Petit Garçon exigeait d'exister.
©Catherine Chardonnay
UNE BOULE LITTÉRAIRE À FACETTES
L'image va paraître bizarre, mais j'aime assez l'idée de la « boule à facettes »... ces boules qu'il y avait dans les boîtes de nuit et qui envoyaient des taches de lumière sur tout le décor. J'ai un peu pensé à ces boules pour composer le recueil. Des facettes qui finissent par former une seule boule. Ou si on veut faire plus chic, les facettes d'un diamant taillé dans un atelier d'Anvers.
J'ai toujours aimé l'idée qu'on puisse tourner autour d'un personnage, pas pour le cerner comme on l'enfermerait avec un trait, mais pour en percevoir les différents éclats. Pour le petit garçon, j'ai procédé (quel vilain mot « procédé » ça donne l'impression de calculer, de prévoir, de contrôler, toutes choses que j'ai ignorées en écrivant), donc j'ai procédé en suivant les pensées, les aventures du personnage placé dans une situation banale souvent mais transformée ou parfois transcendée par l'imaginaire du petit garçon. Je crois beaucoup à l'irréalité... au flou du monde, enfin, quand je dis que je crois, je veux dire que je dois bien la constater cette irréalité. Parfois c'est une irréalité brutale, sauvage (et souvent on l'appelle alors la Réalité) mais quand elle est légère, ductile et fuyante comme une poignée d'eau, on dit que c'est l'irréalité. En fait tout cela relève du fantasme, du mensonge, et le monde n'existe que par les yeux de celui qui le regarde ; et s'il cesse de le regarder, c'est lui qui disparaît. C'est d'ailleurs ce qui arrive. Les pierres, les nuages, les océans nous survivent. Mais je m'égare. Je reviens à la question : la composition en boule à facettes. Finalement c'est cette appellation qui me convient.


Le petit garçon se réveilla et sourit en voyant le soleil entrer par la fenêtre. Ses ailes vibrèrent, alors le petit garçon s’envola. Il comprit qu’il était devenu une mouche pendant la nuit.
Tout d’abord, il alla se poser au plafond. C’était bizarre de se retrouver ainsi la tête à l’envers. Tout était sens dessus dessous. Il n’était pas habitué à marcher au plafond, le petit garçon, alors il dut se poser à l’endroit sur son bureau pour ne pas avoir la nausée.
Quand l’envie de vomir fut passée, il se promena sur ses feuilles, sur ses crayons, et il resta englué sur une tache de couleur pas encore sèche. Il avait les pattes bleues à présent.
Il allait s’envoler de nouveau lorsque maman entra dans la chambre et s’inquiéta : « Où es-tu encore passé, mon petit garçon ? » Le petit garçon essaya de prévenir maman qu’il était là, tout près d’elle, mais de sa bouche ne sortit qu’un « bzzzz-bzzzz ».

©Catherine Chardonnay


DEVENIR CE QUE L’ON VEUT ÊTRE
J'ai la sensation que l'être humain ne verbalise jamais que la partie acceptable de son existence. Celle qui rassure sur le réel ou du moins sur l'image du réel communément acceptée. L'esprit des enfants est sans doute de ce point de vue encore plus intéressant, plus instable que celui des adultes, moins ossifié. On devient facilement ce que l'on veut être, ce que l'on croit être, ce que l'on voudrait être. Un enfant peut parler à un caillou sans éprouver de gêne et sans être ridicule ou risible. « Le monde est tout ce qui a lieu. » Cette phrase de Wittgenstein me poursuit. Le monde est ce qui a lieu, pas ce qui est... ce qui a lieu. La séparation entre réel et imaginaire est battue en brèche. L'étrangeté du monde, c'est ça : la séparation que l'on opère entre réel et imaginaire. L'existence c'est la réunion des deux dans un même espace. Et l'enfance est le temps le plus propice à cette fusion. Plus tard, on dira de tel ou tel qu'il est « fou », ou qu'il n'a plus le sens commun. Et commun étant ici la clé de l'enfermement dans un espace confiné.
L'existence enfantine, cette justesse, je l'ai fantasmée mais à partir de moi, de ce qu'étaient mes pensées quand, enfant, les jours de pluie, je regardais par la fenêtre la vie extérieure se poursuivre, et quand une personne disparaissait derrière l'angle d'une rue, je me disais qu'il continuait sa route, et j'essayais d'imaginer ce qui allait lui arriver. Pas des choses forcément  extraordinaires : je les imaginais marchant, entrant dans une maison, etc. Pareil que lorsque je regardais un film et que je me disais : « Hors de l'image, par-delà le décor, si on pouvait entrer sur la pellicule, il suffirait de pousser la porte, de traverser une pièce poussiéreuse, et on se retrouverait dans le Paris de 1938... avec des tas de gens... » Un  film ne contient pas que des acteurs, que des décors, il contient le monde entier en fait. Je réfléchissais beaucoup de cette façon quand j'avais huit ans. Ça ne m'a pas vraiment quitté. Après, il faut mettre en forme pour que ça soit acceptable.

©Catherine Chardonnay

Le petit garçon était petit. Il était même très petit. D’ailleurs, il était si petit que tout le monde l’appelait « le petit garçon ». Papa aussi l’appelait comme ça : « Tu viens, petit garçon ? Nous allons faire une petite promenade. » Sa maman l’appelait même « mon tout petit garçon ». Et parfois elle racontait qu’à sa naissance le petit garçon était encore plus petit qu’aujourd’hui. « On aurait pu le glisser dans une poche de son manteau tellement il était petit. Un jour, j’ai cru que je l’avais perdu alors qu’il était entre deux plis du drap. Quelle terreur j’ai eue ! »

©Catherine Chardonnay

PETIT GARÇON
Cette dénomination m'est venue spontanément... je n'y ai réfléchi qu'après avoir écrit la première histoire. J'ai posé la plume (en fait, je me suis éloigné du clavier de mon ordinateur) et je me suis dit : « Il serait bon que le personnage ait un prénom. »  J'ai cherché durant deux secondes. Je me suis vite rendu compte qu'il était inutile de chercher. Le prénom, je l'avais. Je tenais mon personnage, c'était le petit garçon. C'est un petit garçon qui est tous les petits garçons, mais aussi toutes les petites filles, il est tout enfant qui ouvre les yeux sur le Monde, qui avance à tâtons, qui résout les problèmes par l'échappatoire de l'imaginaire,  de la fantaisie, de l'absurde, de la rêverie, toutes ces portes de sortie qu'on emprunte quand une des facettes de la réalité est soit pénible, soit ennuyeuse, soit inintéressante.
« Le petit garçon, c'est moi ! » comme dirait mon voisin qui élève des lapins pour ne pas les manger mais seulement parce qu'il aime bien voir les lapins gambader dans un carré de pelouse. C'est vrai qu'il est moi, le petit garçon, en tout cas, c'est comme ça que je le perçois et c'est comme ça qu'il se montre. Ses histoires sont les miennes, et inversement.

Comme cadeau d’anniversaire, le petit garçon reçut un paquet de la taille d’une boîte d’allumettes, emballé dans un joli papier mauve argenté. Dans la petite boîte, il trouva une deuxième boîte qui avait les dimensions d’une boîte à savon ;  il ouvrit la deuxième boîte qui contenait une autre boîte capable de contenir une machine à laver le linge ; dans la troisième boîte, il vit une quatrième boîte de la taille d’une voiture, mais cette quatrième boîte, une fois ouverte, révéla une cinquième boîte grande comme une maison et dedans il y avait une sixième boîte aussi haute qu’un immeuble de treize étages ; il ouvrit la sixième boîte et d’abord il ne vit rien, sinon un vide immense et sombre. Il entra dans la boîte, à petits pas prudents.


UNE BOITE DANS LA BOÎTE DANS LA BOÎTE
On en revient à la boule à facettes. Je crois que nous ne sommes que fragments. Nous avons en nous beaucoup plus d'oublis que de souvenirs, si bien que tout portrait ne peut être que fragmentaire. C'est entre ces fragments, c'est dans ces espaces que naissent les narrations. Il est bien possible qu'un trou ou qu'un oubli soit plus révélateur qu'un souvenir. Le gant se retourne, c'est le même gant et pourtant il est différent.
Je crois que l'on a tous vécu cet instant curieux où en essayant de se rappeler un fait, on finit par dire : « Zut, j'ai un trou ! »  Et quand on fouille ce trou, on finit par en tirer un petit souvenir, puis un souvenir un peu plus grand qui s'enchaîne au précédent, puis encore un souvenir encore plus grand, et ainsi de suite. Le petit trou contenait des choses plus grandes que lui. L'emboîtement perpétuel. Je ne connais  pas de limites à la fouille.

©Catherine Chardonnay

Seconde partie : Forêt intérieure

jeudi 12 septembre 2019


L’ART HEUREUX DE LA DÉFAITE OU LEUR ARIZONA


− Tu te souviens ? Ici, je t’ai enseigné l’art de la défaite.
− Tu as plutôt réussi dans le domaine, pas vrai ?

− Quand nous serons sous notre toit de chaume, nous pourrons faire l’amour dans un silence absolu.
− Tu me raconteras ?
− Te raconter quoi ?
 L’Arizona.


Pour les vacances, Adam rentre à Brest, dans cette ville si particulière qui ne lui a jamais offert qu’un horizon obstrué par l’immensité des grues et de lourdes absences. Adam a grandi avec sa mère. Son père les a quittés une nuit, et n’a jamais donné signe de vie. Adam a vécu avec ce morceau de vie inachevé, inexpliqué. Mais il a aujourd'hui en mains une lettre de la femme de son père, envoyée d’Arizona, qui lui annonce sa mort quelques mois plus tôt. Le pli contient des lettres que son père lui avait écrites, les seules qu’il n’a jamais eu le cœur de détruire. Autour d’Adam gravitent des personnages indispensables à sa quête de réponse: son ami Nathan (caché derrière le prénom de Jack), incandescent, insaisissable, désespérément juste, sorte de miroir des bouleversements de l’adolescent; Aeka, passionnée autant qu'allumée; et Katel, qui est pour Adam à la fois le mystère, la découverte, la rencontre dévorante. Ce récit puissant dresse un rapport au temps magistral, construit comme un roulis fait de multiples moments passés qui renvoient au présent dans lequel Adam prend en main ce que la vie lui donne. Une histoire en mouvements qui emprunte au surf cette danse des vagues et une attirance mystérieuse pour l’immensité, l’inconnu, la déferlante qui emporte tout et sur laquelle la vie nous apprend à glisser.
Sorcières du jour Cinq étoiles, Aurélie Lucchi Librairie La Carline


Grande Polynie, collection tant mise en lumière par leur premier roman: coup de poing, chroniqué, plébiscité à multiples reprises; Milly Vodovic texte in-croy-able (c’est grâce à de tels livres que j’aime tant mon métier de libraire jeunesse !) avec la sublime couverture illustrée par Jeanne Macaigne (bisous copine ^^). Ils ont mis le paquet ! pour leur premier, comme on dit.
Surf, c’est le premier roman (aussi, mais) jeunesse de Frédéric Boudet. Encore un texte fort, poignant, qui nous embarque aux côtés d’Adam, jeune homme de 19 ans.
Adam vit avec sa mère-fantôme, âme errante depuis le départ de son mari. Quand il est parti Adam avait 11 ans, depuis plus aucune nouvelle. Ils vivent à Brest, dont le seul mouvement est celui des vagues. C’est peut-être afin de créer quelques vagues qu’Adam sèche ses études de graphisme et traine avec son meilleur pote Jack (enfin… c’est Nathan pour de vrai mais…) qui vient de rencontrer une meuf tout aussi chelou que lui, tout aussi attachante : Aeka (ils enregistrent le silence – j’vous jure ^^). Il y a aussi cette rencontre avec cette nana : Katel, restée elle aussi dans le coin et qu’il n’avait pourtant jamais remarqué.
Pour en revenir à l’histoire : une lettre est arrivée. Elle est signée d’Helen; elle lui apprend la mort de son père il y a 2 semaines : cancer du poumon. A ce courrier sont jointes des lettres, qui lui a écrites toutes ces années sans lui avoir fait parvenir. Père volatilisé, mots encrés. Partir alors sur les traces parcemées de cet homme-fantôme, Adam flirt avec les non-dits, les révélations tel un surfeur acrobate-amateur.
Au rythme du vent, la lecture de ce roman vous enveloppera, vous retournera telle une vague de l’océan atlantique. Vous deviendrez alors ce surfeur qui essayera de dompter les vagues, le vague à l’âme, avec ce zeste de folie, d’inconscience et ce soupçon de lâcher prise …
J’sais pas pourquoi mais ce livre m’a donné cette envie folle de revoir l’un des films de Rémi Besançon : « Le premier jour du reste de sa vie » !?
La soupe de l’espace, Mélanie Pichinoty



(Chronique ~ Coup de cœur)
Aujourd'hui je vous parle d'un roman particulier. Pourquoi particulier ? Parce que c'est le second roman publié dans la collection Grande Polynie aux éditions MéMo et que c'est aussi mon second coup de coeur dans cette collection avec Milly Vodovic de Nastasia Rugani. Un sans faute. Et j'ai comme le pressentiment que tous les romans choisis par Chloé Mary seront des découvertes bouleversantes 
Un grand merci pour l'envoi de ce roman génialissime signé Frédéric Boudet.

Mon résumé : Brest. Adam. Jack-Nathan. Aeka. Katel. Chacun des personnages de cette histoire, des morceaux de la grande, des empreintes de la petite. Brest se fait décor, amie et ennemie, tantôt réconfortante, tantôt déprimante. Il y a en elle cette fougue des villes bruyantes et cette tranquillité ennuyeuse ou amère. Adam se fait narrateur, porteur d’un deuil depuis l’enfance, empli d’un tas de m(aux)ots qui se font aujourd’hui souvenirs et qui le ramènent, pas après pas, vers son passé. Un passé partagé avec un père croyant aux rêves des indiens et une mère-licorne peu à peu fânée. Jack-Nathan, lui, est un géant. Un géant dont les phrases sans queue ni tête, l’envie permanente de vacarme, de se plonger dans tout ce qui touche, tout ce qui explose, de déglinguer des surfeurs le rend d’une sensibilité désarmante, presque hallucinée. Aeka, elle, enregistre tout. Elle enregistre les bruits du monde, rire, ronflements, sanglots, et puis le vide aussi, le vide de la nuit, des silences, des pensées. Elle en fait des morceaux percutants et percutés qui tantôt défonce les oreilles, tantôt défonce le cœur. Katel est presque la plus douce, la moins allumée. Elle a ses mots à elle, parfois brûlants, parfois tendres, toujours justes, plongée dans cette sorte de transe psychanalyse qui la fait comprendre ces grands fous-malades. Et dans le fond, cette partition douce-amère du passé et de l’avenir, de lettres écrites mais jamais envoyées, d’un père absent, de parents étouffants, de Japon lointain et de souvenirs.
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"Surf est un roman difficilement identifiable, difficilement chroniqué. Il ne peut que vous parler. Il a cette sensibilité des artistes incendiés, la chaleur des lumières vives, et parfois cette folie douce-amère que l’on noie dans les vagues. Il a cette écriture magnifique, ces personnages touchants et bouleversants, et cette façon d’osciller entre passé et présent, avec les bruits du monde, la rage au ventre. Un coup de cœur 
"

Surf n’est pas à proprement parler une histoire de surf. Ce serait plutôt une façon de surfer sur un passé, une douleur, de surfer vers, de surfer pour, de se prendre des vagues en pleine tronche et de les chevaucher avec toute la fougue, la rage et l’enchantement d’un géant, d’un poète qui se doit de devenir équilibriste pour ne pas sombrer, d’un adolescent qui croit qu’il peut posséder le monde mais qui ne peut que tenir debout, encore et toujours. Peut-être que c’est ça Surf ou bien pas du tout. Qu’importe.
« Tu disais que tous ces enfants allaient vieillir un jour, que leur sourire, leur visage, les mots qu’ils auraient prononcés un matin en se levant avant d’aller à l’école, les rêves qu’ils auraient faits cette nuit-là, tout allait cesser d’exister. Tu n’acceptais pas que même les instants les plus insignifiants puissent disparaître, être oubliés, que la vie ne soit finalement qu’une accumulation de choses disparues. Tu me faisais frémir, parfois, avec tes théories étranges sur le temps qui passe ».
Il y a dans ce roman-ci comme une énorme métaphore de l’existence. La façon dont on fui et dont on revient, inlassablement, d’un point A à un point B, non pas de manière fixes d’ailleurs mais de façon tout à fait aléatoire. Il y a cette partie de l’enfance à l’adolescence où inlassablement on ressasse, on aimerait rester cet enfant à qui l’on va montrer le chemin du doigt, et en même temps la façon dont on va fuir ces embrassades qui nous ramènent sans cesse en arrière sans trop comprendre pourquoi. Et puis il y a l’adolescence à l’âge adulte, toujours cet entre-deux qui recommence, où l’on ne sait plus très bien si l’on se construit toujours sur le passé ou si on a enfin commencer à construire un futur. Cet entre-deux continue éternellement et c’est peut être pour cela que le père d’Adam s’échappe. Il s’échappe à travers les pensées et les préceptes des shamans navajos, s’échappe à travers les histoires d’odyssée et de rêves qu’il conte à son fils, puis s’échappe tout à fait en traversant l’Atlantique direction les états unis. Et pourtant lui aussi écrit sans cesse à son fils qu’il a laissé. Peut-être que l’on est condamné, à être tiré puis ramené par les courants de l’existence, ou bien peut-être que l’on peut tenter de surfer sur la vague. Je crois que c’est un peu ça que Jack et Adam doivent apprendre. Leur quête. Surf, au delà de ses mots extraordinaires, de sa prose entre poésie et violence, à l’image des stickers et des phrases que pouvait placarder Adam sur les murs de Brest et Paris, veut nous conter quelque chose.
« Adam murmure, il murmure et le vent, l’air sont une compresse douce contre ses lèvres, un pansement de silence. Il ouvre la bouche, ses yeux, sa poitrine, et il est presque aussi grand que le terrain dénudé autour de lui, presque aussi grand que le quartier, la ville, la rade, il devient la rade, l’océan et la houle – il y a quelque chose qui se tient là, quelque chose ou quelqu’un. »
Parce que bien évidemment, bien avant l’histoire je me suis attachée aux mots. A cette façon d’écrire, de penser, de dire des choses, d’en laisser parler d’autres. Cette façon de se faire se succéder et le point de vue des souvenirs, et le point de vue des lettres, et le point de vue d’Adam. Et parfois même d’autres. Cette façon de parler à mi chemin entre les poèmes et le rap, sous des airs de slam déguisé mais qui de manière tout à fait extraordinaire m’a fait me sentir immensément proche d’une douleur inconnue, de sensations nouvelles, de musiques jamais écoutées. Les mots, c’est quelque chose d’important. C’est ce qui va conférer à un ouvrage toute sa sensibilité. Je sais lesquels me parlent. Je sais aussi que parfois je lis des romans dont l’écriture n’a rien d’exceptionnel, où l’histoire a davantage sa place. Mais quand les deux sont mélangés à la perfection, comme dans Surf, comme dans Milly, comment ne pas tomber sous le charme ?
« Jack était juste un génie précoce. Un géant abandonné sur les rives d’une civilisation où il valait mieux devenir comptable, ou employé au CHU, que prophète ou artiste incendié de l’intérieur. Tant pis pour vous si votre ADN flirtant avec celui des shamans. En Mongolie ou en Sibérie, à une autre époque, il aurait commandé au tonnerre et à la foudre et serait devenu le guide spirituel d’une coalition de tribus. »
Alors oui, je ne vous dis pas grand chose de l’histoire et je vous laisse avec mes impressions toutes personnelles, je vous livre des petits bouts de rien, je vous donne les citations qui m’ont percutée de plein fouet, (et pourtant il y en a eu tellement que le choix fut rude), mais vous en dire trop serait aussi sans doute détruire la magie de cet ouvrage. Alors je vais parler des choses autour. De ces petites choses qui font de ce roman un grand roman. A commencer par sa critique, vive et amère, de notre société moderne. J’y ai reconnu un peu du Fraternidad de Thibault Vermot, une lecture récente, piquante, qui comme Surf vient nous parler des aventures du dedans et du dehors. A travers le récit d’Adam, les mots parfois instinctifs, brutes de Nathan-Jack, à travers la folie musicale d’Aeka, on reçoit ces personnages-ovnis comme autant d’espoir et d’émerveillement.
Peut-être que notre société nous annihile, et nous pousse à vivre des rêves de pacotille enrubannés dans un carcan sociétal dont on ne sort plus tout à fait, poussés à la quête du bonheur absolu, oubliant les creux, les oublis, la tristesse, les larmes qui te font sentir mille fois plus vivant ensuite. Un carcan qui te pousse à juger les cœurs malades de fous, les « incendiés » de l’intérieur de mentalement déficients. Alors je ne sais pas si c’est l’objectif de ce genre de roman, de nous pousser à voir le monde autrement, nos vies autrement, nos silences autrement. Mais c’est ainsi que cela fonctionne sur moi et je suis heureuse de faire ce genre de rencontres littéraires bouleversantes.
« Arrête de te faire croire que tu ne sais pas où tu en es. Tu es paumé parce que tu as laissé ta mère te fabriquer un petit enfer de grâce et d’oubli. Brûle tes foutues boîtes. Moi je vais attendre ici que l’on vienne me chercher, « C’est l’heure de la cantine, monsieur Jack », et je mettrai mon doigt dans le cul de ces infirmiers qui ont tant de poils sur les bras que ça me donne envie de les mordre jusqu’au sang, de leur arracher leur peau de lapin pour dégager l’homme qui est là-dessous – c’est un enfant qui pleure, oui, je sais Adam. Alors prends ton enfant qui pleure sous le bras et tire-toi d’ici tant qu’il est encore temps. Va embrasser ton père sur le front une dernière fois, si ça doit t’aider à trouver l’illumination. Tu sais quoi, Adam, tu fais chier à copier la geste de ma déroute, elle m’appartient, je t’aime, alors tu fais chier. »
C’est aussi une histoire d’amitié touchante, de personnages. C’est d’abord l’histoire d’Adam bien sûr, c’est sa quête, son chemin, son père, ses lettres, ses souvenirs. Mais c’est aussi les autres qui gravitent autour de lui. Et j’ai aimé que l’on ait cet aperçu des autres, de sa mère, ressemblant à une licorne voilée à qui l’on aurait pris toute sa lumière, qui aurait trop donné de soi sans se garder un peu, de son père aussi, à travers ses lettres, mais surtout de ses trois amis. Jack d’abord, le géant-balancier, Aeka ensuite, mais aussi Katel. Avec sa joie, sa lumière, son indépendance. Katel c’est celle qui vient après, qui a déjà fait le pas de relâcher ses épaules, accepter son passé comme ce qu’il est : le passé. Elle est la lumière et Adam le papillon qui vient s’y lover. Pourtant à aucun moment elle ne brûle. Et j’ai trouvé ça beau, avec tout ce que leur relation implique : l’amour, le sexe, le partage. Mais au delà de tout cela c’est se fondre l’un dans l’autre, et se redécouvrir une lumière intérieure, une magie secrète au fond de soi.
Les dream-dream d’une bouquineuse

La vie, c’est parfois comme une vague, une déferlante qui peut prendre de court, désarçonner, emmener loin celui qui se risque à se laisser glisser, bousculer ou encore malmener qui ne parvient pas à l’apprivoiser… Mais surfer sur la vague requiert un équilibre savant. L’âge charnière qu’est l’adolescence est peut-être celui où l’exercice est le plus périlleux : l’envie de s’élancer, de créer et d’explorer les océans du monde cohabite alors souvent avec des questionnements existentiels, l’aspiration à faire table-rase et la peur d’échouer…
Voilà ce dont nous parle ce roman inclassable qui paraît aujourd’hui. L’histoire est celle d’Adam qui espère, depuis des années, des nouvelles de son anthropologue de père, évaporé quand il n’avait que 8 ans. Cet abandon incompréhensible les a laissés, lui et sa mère, complètement désemparés, silencieux, figés, encore des années plus tard, dans un passé à la fois idéalisé et dont l’évocation reste terriblement douloureuse.
« Depuis sa disparition, onze ans auparavant, il ne m’avait jamais donné aucune nouvelle. Je n’avais rien oublié. Je me souvenais de lui comme s’il était parti hier. »
Le récit s’amorce alors qu’Adam vient, enfin, de recevoir une lettre lui annonçant la mort de son père, assortie des courriers que ce dernier ne lui avait jamais envoyés. Moins qu’une élucidation des circonstances de l’abandon brutal, qu’on souhaiterait pourtant avec autant de force qu’Adam, le roman montre comment il parvient à puiser dans ces courriers et dans son entourage la force d’admettre sa situation, d’aller de l’avant avant que sa propre vague ne se fracasse sur le rivage brestois. Jack, son ami d’enfance tourmenté par ses propres questionnements métaphysiques, l’incandescente Aeka et la tendre Katel lui font progressivement comprendre, chacun à sa manière, qu’il est temps de rompre les amarres avec un passé obsédant, de cesser de dériver au gré des courants, et de commencer à embrasser une vie dont il pressent déjà toutes les potentialités.
Le roman n’hésite pas à aborder de front les tourments métaphysiques de ceux qui se risquent sur la crête vertigineuse de la vague et a donc un côté très sombre… mais le message est résolument optimiste et émancipateur.
« Jack était juste un génie précoce. Un géant abandonné sur les rives d’une civilisation où il valait mieux devenir comptable, ou employé au CHU, que prophète ou artiste incendié de l’intérieur. Tant pis pour vous si votre ADN flirtait avec celui des shamans. En Mongolie ou en Sibérie, à une autre époque, il aurait commandé au tonnerre et à la foudre et serait devenu le guide spirituel d’une coalition de tribus. »
Ce texte très littéraire, fourmillant de références, prend les adolescents au sérieux. Les métaphores sont puissantes – qu’il s’agisse de la ville de Brest, de l’océan ou du thème récurrent de l’Odyssée – et les dialogues vertigineux. Le rythme est lent, non-linéaire, sinuant au gré de l’incursion des souvenirs et des spirales de pensées inspirées par la déambulation d’Adam à travers Brest. J’ai à plusieurs reprises été un peu déroutée par cette forme un peu échevelée du récit et par l’ambiguïté de certaines scènes dont je n’ai pas su dire si elles relevaient du récit, de l’imagination du protagoniste ou d’une métaphore filée. Je n’en ai pas moins pris beaucoup de plaisir à découvrir la belle plume de Frédéric Boudet et à voir sous mes yeux Adam se lancer à la conquête des vagues de sa vie. On sort de cette lecture avec l’envie de croquer la vie à pleines dents, et de créer…
« Me perdre en Patagonie. Des glaciers accrochés aux sommets des montagnes, des kilomètres de désert de broussailles des fleuves aux eaux vertes, des villages désolés, des hors-la-loi à la nationalité douteuse, la main sur le couteau, deux océans qui se jettent violemment l’un contre l’autre, ça fait envie, non ? »
L’île aux trésors


Surf est un roman initiatique sur fond d’Océan Atlantique qui sans nul doute vivifiera votre rentrée.
Un roman qui attaque à l’air iodé et dont l’ambiance saline creuse les blessures…
4 adolescents en quête de sens et de liberté se retrouvent à Brest ville de leur enfance ou d’adoption.
Face à la mer, ils essaient de trouver la vague, de se dresser sur les surfs de leurs vies, et de tenir debout pour rejoindre leur destin.
Mais que de plongées ont-ils à affronter !
Adam, le narrateur, vit en apnée depuis la disparition de son père. Un père qui réapparaît dans des courriers et qui lègue à son fils une vie fantasmée par l'absence. Adam est obsédé par les raisons qui ont poussées son père à les quitter, lui et sa mère. Aura t-il la force de marcher dans les pas de son père en s'envolant vers l'Amérique? La mère d’Adam, femme-fantôme tellement touchante tant elle est démunie face à toutes les bourrasques qui la font vaciller.
Le frère-ami d’Adam, Jack-Nathan, enfermé dans sa folie, encombré par un corps informe, détruit petit à petit par le flux et le reflux des marées qu’il se prend comme autant de coups dans la gueule se bat pour tenter de dompter la vague qui le noie peu à peu. Jack, clochard céleste à la Kérouac, étouffe dans le carcan du monde.
Et puis il y a ces deux filles qui font un bout de chemin avec Adam et Jack, Aeka qui enregistre la vie et Katel qui n’aspire qu’à vivre.
Le premier roman pour la jeunesse de Frédèric Boudet traverse les affres adolescentes comme une lame de fond. On en ressort rincé mais prêt pour un nouveau départ.
Bon vent….
Libellule&Coccinelle

Surf, c’est l’histoire d’Adam, 18 ans, qui ne sait pas par quel chemin commencer sa vie.
C’est également l’histoire d’un père disparu bien trop tôt dans la vie de son fils (Adam) et qui revient auprès de lui, après sa mort, sous forme de lettres. Des lettres qu’Adam va lire à son rythme, partagé entre impatience et colère, curiosité et anxiété.
C’est encore l’histoire d’une amitié hors normes (entre Adam et Jack, un sacré personnage complètement barré) et essentielle.
C’est enfin l’histoire d’une rencontre improbable avec Katel sur une aire d’autoroute, ce genre de rencontres qui tombe juste bien pour peu que l’on lève les yeux et que l’on se fasse un peu violence pour qu’elle « donne quelque chose ».
Pour moi, il ne s’agissait en rien de continuer, mais de commencer, de commencer enfin.
Dans Surf, il y a l’apprivoisement nécessaire d’un père inconnu par son fils pour se sentir droit dans ses baskets et dans sa vie.
Surf, c’est une quête de soi qui est superbement menée par son auteur qui ne nous livre pas tout, ne nous mâche pas tout : on doit s’impliquer en tant que lecteur pour relier les choses. On est tour à tour bien ancrés dans la réalité, on fait des incursions contées, on imagine la Californie (où le père d’Adam a fini sa vie). Les points de vue et les tons sont variés et c’est assez génial ! Durant ma lecture, je me suis retrouvée plusieurs fois à lire et relire des passages que j’ai trouvés d’une force et d’une intelligence folles :
− Quand un type psalmodie durant des heures des trucs bizarres dans la cafétéria d’une aire d’autoroute, ou bien il est fou, ou bien on risque de beaucoup apprendre à son contact, pas vrai ? Les gens ne réfléchissent jamais à leur vie comme à une succession d’occasions à saisir, ils sont obnubilés par la peur. Elle leur fait croire que leur vie a un sens parce qu’ils savent prétendument de quel côté il faut se tenir.
(…) l’équilibre du monde réside dans sa beauté, ce qui pour nos cerveaux d’Occidentaux est à proprement parler insupportable.
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− Tu ne cherches pas au bon endroit, Adam. Ton histoire de pigeon, ça craint, oublie ça. Ce qu’il faut c’est comprendre pourquoi ces mecs restent des heures perchés sur leur planche sans jamais redescendre.
− Je ne cherche rien, Jack, rien du tout.
− Si, je crois bien que si, tu cherches mais tu n’es pas sûr d’être à la hauteur de ce que tu vas trouver. J’ai grossi, non ?

Avec Surf, il faut oser prendre sa planche et trouver la vague…
Pour finir, je ne saurais trop vous recommander d’aller sur le blog Nouvelles de Polynies et de lire les propos de Frédéric Boudet recueillis par Chloé Mary –aka l’éditrice de cet excellent roman et de tous les autres textes de la collection Polynie !, c’est en 4 parties et c’est absolument passionnant.
Et je vous invite aussi à consulter LES NOUVELLES DE POLYNIES ÉDITION N°4 !
Chez Gaëlle la libraire, Gaëlle Farre

Back to Breizh
C’est la rentrée, l’occasion de reprendre de bonnes habitudes…
A mon retour de vacances en Bretagne, j’ai eu le plaisir de découvrir dans ma boîte aux lettres, le nouveau roman de la collection Polynies des éditions Mémo. Vous le savez sans doute, j’apprécie beaucoup cette collection. Le roman « Surf » de Frédéric Boudet s’adresse aux adolescents.
Le récit se déroule à Brest. Adam, un étudiant de 19 ans, quitte précipitamment Paris et les cours de graphisme avant la fin de l’année scolaire. Une des raisons : une lettre de la femme de son père lui annonçant qu’il vient de mourir d’un cancer et plusieurs lettres que son père lui avaient adressées mais jamais envoyées. Ce dernier, les avait quittés lui et sa mère, quand il était tout petit pour aller  vivre aux Etats-Unis. Depuis, aucun contact sauf une fois sur son répondeur lors d’une fugue quand il était plus jeune.
A Brest, il retrouve son ami de toujours, Nathan (qu’il faut appeler Jack), qu’il considère comme son frère et qui souffre de problèmes psychiatriques, et sa mère fantomatique.
Durant cet été, nous suivons Jack et Adam dans leurs pensées déroutantes : des pensées sioux en lien avec le père d’Adam, le surf et la musique  avec Jack et son amie Aeka aux réflexions d’Adam sur son envie d’avancer ou  d’aller sur les traces de son père et sa passion pour le street art . Sans oublier sa rencontre avec Katel, rencontrée sur une aire d’autoroute.
Un moment fort et émouvant accentuée par la syntaxe du roman où  dans quelques chapitres, le texte se laisse emporter, ne prenant plus la peine de respecter une ponctuation imposée, donnant du flou sur ce qui se trouve sous nos yeux : imaginaires, souvenirs ou continuité du récit. J’ai ressenti le même sentiment ambivalent lors de la lecture du roman Anima Motrix d’Arno Bertina l’an dernier. Perturbée par la syntaxe mais charmée par le texte qui nous fait lâcher prise et nous donne simplement envie d’entendre le son de ces mots comme de la poésie sonore. (Petite pensée pour l’une de mes collègues qui en ait passionnée).
Le moment qui m’a le plus ému est sans doute lorsqu’il raconte le départ de son père pour toujours.
Le parcours du personnage m’a aussi bluffé, on passe d’une adolescence où il collait des messages pessimistes  » Chaque jour le présent dévaste ce qui fut », qui gardait tout à un jeune homme qui souhaite trouvé des réponses pour aller de l’avant et qui fait le tri de toutes ses boîtes.
Après ma lecture, j’ai été lire l’interview de l’auteur sur le blog de la collection et j’ai beaucoup aimé la comparaison à l’Odyssée.
Je m’arrêterai là pour ne pas trop vous en dévoiler mais j’espère vous avoir donner envie de le découvrir. L’amour, l’amitié, l’abandon, la famille, les racines, la peur, vous serez certainement touché par ce roman et l’un de ses personnages.
Encore merci à Chloé Mary pour sa collection et bravo à Frédéric Boudet pour ce roman transportant.
L’atelier de cœurs


« Nous avons du mal à accepter que l’idée de beauté régisse l’univers. »
Après un mois d’août loin des sirènes de la rentrée littéraire, je reprends mon rôle de libraire et lis deux fois à la suite le même roman, ce qui m’arrive assez rarement. L’année dernière « Milly Vodovic», cette année « Surf ». Grande Polynie à nouveau. Le hasard n’existe pas. Le principe de beauté oui.
Gwendal Oules, Librairie Récréalivres



Sélection Rentrez 2019 de Guénaël Boutouillet

"Le présent pouvait faire cette petite place au passé, ils n'avaient rien à craindre l'un de l'autre." (p. 213)
Cette phrase, presque à la fin, je l'ai choisie (parmi tant d'autres que j'ai relevé) car elle me semble être le cœur de ce roman à la fois envoûtant et désarçonnant. 
C'est la recherche d'Adam. Celle de toute sa vie. Depuis ses 8 ans quand son père est parti et n'est jamais revenu. Lui Adam revient à Brest, délaissant son école de graphisme parisienne. Il ne sait pas encore que son passé va se réveiller, lui qui a tant cherché à rester sur le fil de sa vie, comme le surfeur sur sa vague, et ne pas se laisser engloutir par cet abandon paternel. Lui et sa mère ne le vivent pas de la même façon : lui bouillonne intérieurement alors qu'elle semble avoir capitulé. 
 Il reçoit une lettre de la femme américaine de son père, avec laquelle il a refait sa vie, lui annonçant sa mort. Sont jointes des lettres qu'il n'a jamais envoyé à son fils. Ce procédé permet de découvrir un homme entier, aimant, assumant ce choix mais douloureusement. Un homme passionné par les Navajos au point d'en faire sa recherche professionnelle.
 En revenant, il retrouve aussi Nathan-Jack, son ami de toujours, son frère. Complètement déjanté mais à la fois si lucide.  Il y a aussi Aeka, que lui présente Jack, une fille tout aussi barrée, passionnée jusqu'à l'obsession par ses enregistrements et mixages des bruits du quotidien. Il y a aussi Katel, jeune femme serveuse rencontrée sur une aire d'autoroute à l'entrée de Brest. Chacun de ces trois-là vont aider Adam dans sa quête si douloureuse que résume si bien la citation en début de cette chronique.
 Ce roman, c'est aussi une atmosphère : celle de la ville de Brest, de son port, de la mer, des corniches, de la nuit aussi. Mais sans la rendre trop réelle. Des souvenirs d’enfance qui jaillissent, des questions laissées sans réponse. Du street-art aussi sous forme de stickers collés dans la ville la nuit par Adam et Jack lycéens, comme des bouteilles à la mer bravant l'interdit et se sentir un peu vivants.
Ce sont aussi des voyages lointains qui vous bercent de leurs sensations. Comme si vous flottiez en apesanteur. Je crois que c'est ce mot qui définit le plus ce roman.
Je me suis laissée emporter par cette vague moi aussi, dans un lâcher-prise qui m'a à la fois remplie et vidée. C'est un roman entre rêve et réalité, avec une syntaxe et une construction qui s'affranchissent de bien des codes mais tout se tient, c'est là l'extraordinaire. Le lecteur se désarme de toute subjectivité dans ce roulis de sentiments et d'émotions. Jamais je n'ai eu peur pour ces personnages si vivants et latents à la fois. J'ai eu confiance en eux. Beaucoup de passages sont sublimes car ils invitent à une ouverture d'esprit grande comme la mer. En filigrane la métaphore du surf est comme un fil bleu à suivre du regard, le perdre, le retrouver, tout comme les personnages. Et plonger pour mieux renaître.
Une plongée intense dans l'adolescence, à la dimension mythique, comme je n'en ai jamais lu.
Je le relirais, c'est certain.
Et je vais aller lire ce qu'en dit l'auteur Frédéric Boudet sur le site des éditions MeMo. Mais pas tout de suite. Je n'ai pas envie d'explications. Pas encore...
Méli-Mélo de livres


Les premiers mots
– Un café et un muffin, s’il vous plait.

La fille m’a tendu mon plateau. Je suis allé m’asseoir à une dehors. Des enfants jouaient sur les tobogans et les balançoires multicolores.

Les personnages de ce roman ont ce quelque chose en plus qui fait qu’on a du mal à les quitter. On a du mal à se dire qu’une fois la dernière page tournée, ils ne seront plus là, à nous raconter leurs folles virées nocturnes, leurs enregistrements sonores, leurs découvertes de la vie, leurs peines, leur manque de l’autre.
Adam et ses comparses sont des adolescents pour qui la vie n’a pas été des plus tendres.

Le premier a été abandonné par son père durant l’enfance et il vient d’apprendre le décès de celui-ci à des milliers de kilomètres. Comment faire son deuil quand ce père n’a plus donné signe de vie? Comment réaliser que le temps ne se rattrape jamais.

Et puis il y a Jack, Aeka et Katel. Trois amis fragiles, tout aussi perdus dans leur quotidien.
Ensemble, malgré leur peine et leur difficultés parfois à s’ancrer dans le monde réel et non celui des souvenirs, ils partageront l’amitié et l’amour.

Il ouvre la bouche, ses yeux, sa poitrine, et il est presque aussi grand que le terrain dénudé autour de lui, presque aussi grand que le quartier, la ville, la rade, il devient la rade, l’océan et la houle – il y a quelque chose qui se tient là, quelque chose ou quelqu’un.
Ouvrir un roman de la collection La Grande Polynie c’est sans conteste rencontrer des personnages inoubliables. Tout comme Milly, Adam a ce quelque chose en plus, cette fragilité et cette sincérité qui laissent une empreinte indélébile.

L’auteur a réussi à rendre un Brest froid et terne en une ville des possibles. Où le fait d’être ensemble rend la vie un peu meilleure.

Si j’ai adoré le personnage principal, mon coup de cœur revient à Jack. L’ami fidèle et entier. Celui qui évalue la faisabilité d’une possible amitié en posant des questions existentielles. Celui qui souffre, parfois en silence, ou qui explose quand cela est trop difficile.
Bref, Surf m’a conquise. Merci!
Mes pages versicolores

Adam, étudiant parisien, revient plus tôt que prévu à Brest, chez sa mère, ce petit bout du monde qu’il atteint après un long voyage en stop. Quelques jours auparavant, il a reçu une lettre d’une femme lui apprenant la mort de son père d’un cancer, il y a deux mois. La lettre provenait de Flagstaff en Arizona. Ce père qui est parti étudier les Navajos et qu’il n’a pas revu depuis ses huit ans. La lettre n’est pas arrivée seule : avec elle, un petit paquet de lettres enveloppées dans un plastique épais et poussiéreux… des lettres que son père lui écrivait sans jamais les envoyer.
À Brest, Adam retrouve son ami d’enfance Jack, ce géant de deux mètres avec ses éternelles Ray-Ban, ce fou émotif fan de surf et de bruits avec qui, adolescent, il communiquait par télépathie et qui l’accompagnait dans ses flâneries dans les rues en disséminant des autocollants aux slogans philosophiques et nébuleux, propageant ses petits manifestes littéraires hallucinés. Aux cotés de Jack, il y a désormais l’étrange Aeka, une jeune japonaise qui enregistre le moindre son, le moindre bruit pour nourrir ses compositions acoustiques spéciales, à la recherche du son de l’angoisse sacrée.
Depuis qu’Adam a reçu la lettre, les souvenirs de son père affluent ; leurs baignades, leurs balades dans les champs et les forêts de la lande bretonne, les histoires à dormir debout qu’il inventait… De chacune des lettres, la voix du père résonne. Adam se questionne : pourquoi l’a-t-il abandonné ? Pourquoi n’a-t-il jamais donné de signe de vie ?
Quand il n’est pas occupé à questionner le souvenir de son père, Adam se retrouve avec Katel, qu’il a rencontré sur la route. Katel et son grain de beauté sur la lèvre. Katel et ses mots comme des pansements.
« Chaque jour le présent dévaste ce qui fut. » Cette phrase, Adam l’a collée dans toute la ville. Il est hanté par le temps qui file sans prévenir ; le temps qui nous dévore peu à peu. Il conserve la moindre chose,
vivant dans la peur que tout disparaisse un jour, parce qu’il sait que la mémoire n’enregistre pas tout – « ça ne t’a jamais paru insensé que la plupart des gens soient incapables de se débarrasser des objets qui composent leur passé ? »
Surf est un portrait de jeune homme saisissant et émouvant, à la recherche de ce père qu’il n’a jamais revu. Hanté par ses souvenirs d’enfant et les images qu’il conserve de lui dans sa mémoire. Un roman poignant et juste, parsemé de poésie – « écouter le sang de l’être rouler dans les veines de la voie lactée » -, qui nous fait réfléchir sur la mémoire, la perte, le temps, la folie des uns et des autres… A lire et relire. 
Livres de Folavril

Fabuleux roman, un roman d’adolescence, de sortie d’adolescence. (…) C’est plein de poésie extrêmement touchant, merveilleusement écrit. C’est vraiment un roman qui m’a énormément touché et c’est très rare, je le précise, je l’ai lu deux fois à la suite. Cela m’arrive très rarement de le faire, c’est un livre qui m’a vraiment ému. J’avais la peur d’avoir manqué quelque chose. Je voulais être un bon lecteur, un honnête lecteur vis-à-vis de ce roman qui mérite toute l’attention de ses futurs lecteurs. J’insiste vraiment, je le fais rarement pour les romans en général, celui-ci je voudrais qu’il rencontre le plus grand public possible. C’est un roman grands adolescents, je le conseille aussi aux adultes. C’est un roman sur l’amitié et sur le rapport de filiation, comment on s’empare de ses origines et comment on apprend à redécouvrir ses parents.
France Bleu, Emission Ça vaut le détour, Gwendal Oules

J'ai une confiance absolue dans le regard de Gwendal Oules, libraire au Mans, et ce sont ses mots qui m'ont convaincue, parmi les piles de livres dans le salon, de lire Surf, de Frédéric Boudet, qui vient de paraître aux éditions MeMo.
Je n'ai rien corné, parce que tout est beau, chaque image, chaque impression. On voit le film se dérouler sous nos yeux. Adam cherche les traces d'un père qui l'a abandonné il y a longtemps. Dans sa quête, il y a Jack, Aeka et Katel. Il y a surtout quelques lettres laissées par son père, bouleversantes. Je suis reconnaissante envers la littérature jeunesse quand elle nous offre des livres comme celui-ci, admirablement écrits.
Madeline Roth


Coup de cœur Biblioteca Jeunesse

Coup de cœur, Librairie Les Passantes




mardi 10 septembre 2019

POLYNIE DANS LES NUAGES

Au sujet des Polynies, les belles mains et les questions littéraires du groupe de lecteurs La tête dans les nuages (collège Henri Laugier, Forcalquier) : Alienor B. Amandine B., Amandine D., Clémence M., Evan C., Félicia G., Garance M., Jasmine C., Louison D., Philomène L., Sidonie L., de leur enseignante Laetitia Croce et d’Aurélie de la librairie La Carline. Des pas de côté, sur des semaines, vers l’imaginaire des histoires et des styles, le souffle maintenu de l’espoir, par le plus ou moins la nuance dans la vie, des romans lus « comme s’ils étaient dans les bibliothèques depuis longtemps », infatigable la flamme, des trous partagés dans la glace et des territoires devenus mémoire.