jeudi 6 décembre 2018

RUS LENTARU EL BAMLOFYNAT


©Julia Woignier


Il y a chez Karen un “petit je ne sais quoi” de Prévert; avec elles les mots s’inventent, dansent et s’entrechoquent, une souriante extravagance nous enveloppe. Cette nouvelle lecture m’a rappelé le plaisir que j’avais eu enfant à lire Les contes pour enfants pas sages.
Dès les premiers mots j’ai senti l’appel de la lecture. Laurent le Flamboyant plus que d’être lu, se devait d’être dit. C’est raconté à voix haute que ce texte a pris toute sa dimension et les enfants pleins de leur imagination sans frontières se sont laissés embarquer dans la poésie et la fantaisie d’un jeu de mots virevoltant. Cette histoire est une véritable explosion de couleurs et Julia Woignier l’illustre merveilleusement bien. (…)
Dans cette histoire il y a la vie et toutes ses merveilleuses couleurs, odeurs et saveurs, tellement de poésie, le joli commencement d’un long chemin vers l’émancipation, énormément d’amour et d’amitié. Et de ce voyage, nous sortons heureux, grandis et émus.
Je vous invite vivement à vous installer confortablement au pied d’un immense Tualang, avec un délicieux “coquetel au ramboutan” et une belle part de tarte aux litchis et à vous plonger dans cette délicieuse lecture.  
Petite Fleur Loves Books
©Julia Woignier
Un beau petit livre, 19x14 cm avec une illustration de couverture réussie !
Laurent le Outan a beau s’occuper à toutes ses tâches quotidiennes, il s’ennuie ! Les petits enfants de Paris ne viennent plus le voir car ils passent leur temps à regarder la télé… Laurent le Outan déprime mais un soir, il rencontre une petite fourmi qui va l’aider à retouver sa joie de vivre et le retour des enfants !!
Une grande épopée vive et colorée pour notre héros !
Les textes sont passionnants et amusants, les enfants adoreront suivre les aventures de Laurent le Outan et son amie la fourmi !
Les illustrations ont des couleurs éclatantes et donnent une belle dynamique au récit !
Une belle lecture pour les jeunes lecteurs et leurs parents !
A découvrir sans attendre !
Les chroniques de Madoka
©Julia Woignier

Des liens vont se tisser entre ces deux personnages et avec un troisième acolyte, ils vont mené une fine équipe. Réussiront-ils à réaliser le rêve de Laurent : d’aller rencontrer les enfants et voir Paris? Un texte tendre accompagné par de très belles représentations de la jungle. Un vrai dépaysement.  J’ai aimé la fraîcheur de ce texte et ait été touchée par les preuves d’amitiés que les trois amis se font l’un à l’autre. A ce savoir, qu’il y a aussi de l’humour. Ainsi la fourmi va déguster (au sens propre ?) un croque monsieur et un croque madame. Bah oui , selon elle c’est ce que les enfants mangent !
L’atelier de cœurs


©Julia Woignier

Je ne suis jamais allée à Sumatra, je n’ai jamais approché de jungle et pourtant, j’ai eu le sentiment en referment ce livre d’avoir fait le voyage et d’avoir passé un bien joyeux moment avec Laurent, et la fourmi, et la Vieille Maman, et monsieur Bouhabibi, et Gabby-Gibbon… J’ai même senti les croque-monsieur de la petite fourmi!
Laurent le flamboyant est un roman épatant. Vraiment. Je ne le dis pas seulement pour le chic de la rime. La langue de Karen Hottois est belle ; elle a créé un joli petit bout de terre empli d’amitié, de drôlerie et de bons mots et tout cela est sublimé par une Julia Woignier qui use pour l’occasion d’une palette resplendissante de couleurs et de vitalité. .
Laurent le flamboyant enrichit joliment la collection Polynies des éditions MeMo.
Chez Gaëlle la libraire


©Julia Woignier


Laurent le Outan se déplace lourdement de branche en branche et prépare chaque soir sa tarte aux litchis en déposant une part pour les enfants de Paris, espérant rencontrer ces petits êtres si mystérieux découvert dans son livre d’enfance. Une petite fourmi profite de cette offrande répétée mais commence à en avoir assez de manger toujours la même chose. C’est le début d’une jolie correspondance entre ses deux espèces qui va bouleverser la vie de ce Lolo qui s’ennuie.
Ce roman aux belles illustrations chaudes et colorées transporte le lecteur dans une drôle d’aventure dans la jungle de Sumatra, en Indonésie. C’est drôle, inattendu souvent et ça se lit aussi vite qu’une bouchée de tarte aux litchis.

Le P’tit Libé, Mon coin lecture


Tout, dans ce petit roman, nous facilite la lecture et nous la rend agréable. L’écriture de Karen Hottois qui n’a rien oublié pour plonger le lecteur dans la jungle de Sumatra. Intulie de vérifier si tel arbre existe ou s’il est fantasmé tant les mots nous transportent juste là où il faut ; pas la peine de tester les recettes tant l’énergie nous ramènent les odeurs et les sauveurs ; pas besoin enfin de s’encombrer de description puisque d’ici nous percevons jusqu’aux sons : TCHOUC, TCHOUC, TCHOUC font les lianes de caoutchouc. L’auteure joue avec le rythme, détourne, combine ou s’amuse d’une timide dyslexie. Quelles salades ! quels salamis ! Que de trouvailles dans le texte pour nous raconter cette histoire débordante d’amitié, de dévouement, de bienveillance et de rêves ! Les illustrations de Julia Woignier ponctuent le voyage de leurs couleurs exotiques, rendant à al jungle sa luxuriance et ses éléments (…)
Bigre, Lucie Charrier

Ici, tout est beau, simple et authentique ; tout respire la joie, l’énergie et la vie. Nous nous imprégnons de la splendeur frémissante de la jungle, nous adorons l’inventivité audacieuse de la petite fourmi et nous succombons au charme désarmant de Laurent le Outan.
Cette lecture est un immense bonheur pour les yeux, les oreilles, les papilles et le cœur. S’envelopper des magnifiques illustrations chatoyantes de Julia Woignier, déguster les inventions lexicales de Karen Hottois et son maniement délicieux de la langue, goûter à toutes les expériences culinaires de Lolo et jouer, jouer, jouer… 
(…)
Ce livre parlera aux enfants (et pas seulement ceux de Paris !) par ses paroles fluides, accessibles et enrobées d’humour ; par ses illustrations éclatantes, éloquentes et remplies de tendresse
Ce livre parlera aux enfants par la justesse de la représentation de leurs espoirs, recherches, tâtonnements et sentiments sur le chemin de l’amitié ; par son imaginaire aux teintes fantaisistes, en plein vol, où ils se sentent chez eux
Ce livre parlera aux enfants par cet immuable air de liberté qui émane de ses pages et de chaque geste de ses personnages ; par ces audace, sincérité, spontanéité et innocence au-delà des règles, des convenances et des clichés.
Balad’en page, Andrea
©Julia Woignier

Laurent le Flamboyant
Karen Hottois
illustrations de Julia Woignier
Petite Polynie, MeMo

samedi 24 novembre 2018


Polynies à Montreuil 
les dédicaces des auteurs et illustrateurs polyniens
éditions MeMo, stand F6 (1er étage)




samedi 1er décembre
●Karen Hottois – illustrations de Julia Woignier : 11h
Laurent le Flamboyant (Petite Polynie)

●Nastasia Rugani – couverture de Jeanne Macaigne: 16h30
Milly Vodović (Grande Polynie) et Les coiffeurs des étoiles (album)

Dimanche 2 décembre
●Audren – illustrations de Cédric Philippe : 14h
La petite épopée des pions (Petite Polynie)

Emile Cucherousset – illustrations de Camille Jourdy : 16h
Truffe et Machin (Petite Polynie)

Lundi 3 décembre
Sigrid Baffert : 14h
La marche du baoyé (Polynie)

Gilles Barraqué : 15h
Vendredi ou les autres jours (Polynie)

lundi 29 octobre 2018

MISE EN SCÈNE DE LA PAGE BLANCHE


RENCONTRE AVEC JULIA WOIGNIER
Parce que parfois le temps se retient d'avancer, il permet à une illustratrice d'approcher ses débuts, ses rites et manies de création, les non-dits et les secrets de ses œuvres, les embûches à Sumatra et ailleurs, les périphéries et les chorégraphies, et le pull jaune qui relance la machine créatrice


©Julia Woignier, La forêt invisible

MODES DE VIES
Avant d'entrer aux Arts Déco de Strasbourg, j'ai travaillé dans un petit atelier d'illustrateurs en région parisienne. J'y animais surtout des cours d'arts plastiques pour enfants et je commençais à faire des illustrations, encouragée par ce nouvel entourage professionnel. Ce milieu m'a plu, le mode de vie me correspondait assez bien. La suite a donc eu lieu à Strasbourg. Lorsque j'ai été diplômée, je n'imaginais pas trouver si rapidement un éditeur, mais grâce au Concours international d'illustration de Montreuil j'ai pu rencontrer MeMo et nous avons commencé à travailler ensemble quelques mois plus tard. Cette première rencontre a permis à La forêt invisible de voir le jour, puis à La clé...


©Julia Woignier, La forêt invisible

©Julia Woignier, La forêt invisible


LE TEMPS RETENU
J'ai mes petits rituels de travail. J'aime le matin. On dirait que le temps se retient d'avancer, c'est une illusion bien sûr, mais il se fait discret et c'est ce dont j'ai besoin pour travailler. Paradoxalement, c'est souvent dans les moments de flottement, dans une rame de métro par exemple, que les meilleures idées surgissent... alors que le temps est compté ! J'ai des petits carnets que j'emmène partout et dans lesquels je compile des idées. D'abord, il s'agit d'un dessin machinal, qui fait naître des pistes d'histoires. Il peut y avoir à l'origine une impression visuelle forte, une idée de composition, une combinaison de couleurs. Je m’imprègne mentalement d'une ambiance, c'est de l'ordre de la sensation. J'écris d'abord par l'image. Je fais beaucoup de recherches graphiques dans mes carnets, c'est un chemin nécessaire pour inventer l'histoire. Je la mets à l'épreuve du dessin.


©Julia Woignier, La clé


©Julia Woignier, La clé
©Julia Woignier, La clé
©Julia Woignier, La clé
©Julia Woignier, La clé

DANS LA FORÊT INVISIBLE
Ce que vous dites de la forêt invisible de la création est une très belle interprétation. Je n'y avais pas pensé en ces termes. La forêt invisible raconte beaucoup de choses, j'aime que chacun y invente sa propre histoire, qu'il y cache un secret ou y révèle un trésor. Il est vrai que tout comme les explorateurs devant la forêt invisible, l'auteur (ou l'artiste) est confronté à une réalisation imaginaire, invisible, une page blanche. Sans être jamais sûr de ce qui va surgir sur le papier, il doit plus ou moins batailler et communier avec ce qu'il produit pour faire aboutir son travail.


©Julia Woignier, La forêt invisible
Laurent le Flamboyant ©Julia Woignier

LES NOMS DES CHOSES OU L’ART DU SAUTE-MOTS
À la lecture de Laurent le Flamboyant, j'ai eu l'impression d'un récit luxuriant, fantaisiste et survolté. Les toutes premières images que je voyais étaient des images de mets exotiques. Je lisais des noms de fruits et de fleurs que je ne connaissais pas et mon imaginaire s'emballait. Je devais tout vérifier, entre les jeux de mots, les mots inventés, et le lexique propre à Sumatra, j'étais dans un voyage truffé d'embûches.


Laurent le Flamboyant ©Julia Woignier

L’ŒIL SENSIBLE AU TROU DE LA SERRURE
L'illustration en petites vignettes est une réponse technique au fait de ne pas pouvoir tout raconter je crois. Le texte fourmille de situations, les personnages sont très expressifs, on a envie de les saisir dans un moment de complicité, de surprendre un regard coupable… Sur un plan purement pragmatique, la différence d'échelle entre les personnages très grands (comme Laurent, ou l'éléphant Yongki) et ceux très petits comme la fourmi ou Monsieur Bouhabibi, oblige à cadrer, à se focaliser sur le minuscule qui bien que minuscule n'est pas un détail !
Enfin, je reconnais mon goût pour les micro-scènes périphériques. C'est quelque chose qu'on retrouve dans l'imagerie populaire, des petits personnages secondaires qui traduisent un sentiment. C'est ce qui se passe lors de la scène du départ : un couple de souris essuie une larme dans un coin.


Laurent le Flamboyant ©Julia Woignier
CORPS EN SCÈNE
Le corps dans l'espace et le mouvement (ou le geste), en effet, sont essentiels pour moi. Les gestes racontent beaucoup. Ils disent une ambiance, une humeur, ils trahissent un caractère. J'essaye d'être précise dans leur représentation. Je suis également très attentive à l'organisation des blancs ou des espaces dans la page. Par ailleurs, je trouve que les corps sont très présents dans le roman de Karen Hottois, leur taille les confronte sans arrêt à leur environnement, du gigantesque au minuscule. Les personnages sont pétris d'exagération, certaines scènes sont très théâtrales, notamment les scènes de cuisine. C'est cette ambiance fébrile, bouillonnante qui m'intéressait. L'illustration est comme une sorte de mise en scène pour moi. Karen fait une appétissante description du menu, les gestes rajoutent à son abondance.


Laurent le Flamboyant ©Julia Woignier


UNE SECONDE AVANT : DEUX ILLUSTRATIONS POUR UN DÉPART

                        

La répétition et la variation font partie de mon processus de travail.
À propos de cette image, j'ai d'abord réalisé celle où Laurent fait face à ses amis. C'est l'instant où il leur annonce son départ. Je ne sais plus ce qui m'a fait douter (ça peut être un détail aussi bête que le pull jaune sur le dessus de l'armoire), mais je l'ai recommencée aussitôt. Au lieu de refaire la même exactement, j'ai imaginé que les personnages surprenaient Laurent une seconde avant.

PROJETS DE COUVERTURE






jeudi 18 octobre 2018

CREUSER UN PETIT TROU DE LIBERTÉ


©Julia Woignier

Si vous aimez les poussières des neuf heures et la tarte aux litchis, les éruptions poétiques, les contemplations au bord de falaises abruptes et solitaires, les petites fourmis raides dingues amoureuses des grands singes, les lettres bousculées d’amour, si vous bouffez du papier avec les yeux et la bouche, si le slip léopard est pile dans votre tendance, si vous habitez seul avec votre Vieille Maman rue de la jungle en folie et en bonne compagnie, si vous habitez surtout le langage comme un territoire infini, si la fête chez vous se fait bras ouverts, si la liberté se cache aussi pour vous dans des interstices, si vous attendez quelqu’un qui se fait désirer, si vous êtes un éléphant dans un corps de porcelaine et une porcelaine dans un corps d’éléphant : RENCONTREZ KAREN HOTTOIS



ÉCRIRE OU LA SIESTE DANS TOUS LES SENS D’UN ÉLÉPHANT
Je ne sais plus exactement comment cette histoire est arrivée. Je me souviens l’avoir écrite au début de l’été, dans un grand café frais, à côté de chez moi.
Je me sens souvent comme un éléphant dans un corps de porcelaine et c’est à partir de cette sensation que j’ai écrit le personnage de Laurent le Outan.
Je commence toujours une histoire par un prénom, tant que je ne l’ai pas, je ne peux commencer. J’écris ensuite quelques lignes sur mon ordinateur, comme on dessine sur une page blanche avec distraction, sans trop savoir où je vais. Arrivent une forêt, des lianes, de la mollesse et de la mélancolie, une tarte aux fruits, des petits enfants et une fourmi.
Puis vient le moment où je me demande ce que j’en fais. Je retourne cet orang-outan, cette forêt, les lianes, la mollesse, la mélancolie, la tarte, les petits enfants et la fourmi, dans tous les sens.
Et d’un coup, je les vois. Mais je ne les vois pas précisément, je serais incapable de dire, par exemple, quelles têtes ont Lolo et la petite fourmi. Je vois des détails, j’en ai des impressions mais je ne les vois pas vraiment. Je les vois sans les voir. Peut-être que c’est cela qui m’empêche de les dessiner.
©Julia Woignier
Je les vois devant moi, je vois le passage que j’écris se dérouler comme un film. Si cela ne va pas, si cela ne fonctionne pas, je recommence et recommence encore dans ma tête le film, le rejoue. Tant que je ne les vois pas bien, je ne peux pas écrire ou n’avance pas. Au contraire, si je les vois bien, je peux écrire des heures, parfois très facilement. Je joue chacun des personnages comme pour les essayer, pour être en eux et voir si ce qu’ils disent est vrai. Il m’arrive de parler toute seule ou d’être aussi triste qu’eux. Si je suis triste, si je suis heureuse comme eux, si je me fais rire, c’est que c’est peut-être bien, c’est que c’est peut-être vrai. Souvent, je dois faire des siestes pour les voir mieux, pour réfléchir en m’endormant. Ecrire prend beaucoup de temps, car il faut faire la sieste : avoir les personnages près de soi, les laisser grandir en soi, les laisser vivre. Il me semble qu’ils sont timides, qu’ils peuvent être vite effarouchés par le moindre bruit, comme des souris ou de petits oiseaux. En plus, ils chuchotent, alors il faut beaucoup de silence pour les entendre. Il faut ne pas trop répondre au téléphone, ne pas trop se laisser distraire et beaucoup s’ennuyer, se sentir seule.


Il attend que les petits enfants arrivent. Il espère qu’ils auront faim après leur marche dans la jungle et goûteront à sa tarte. Il espère aussi qu’ils lui en demanderont la recette. Alors, il l’écrira sur un beau morceau d’écorce rouge. Puis Laurent le Outan portera sur son dos les petits enfants fatigués. Il ne sentira pas leur poids parce qu’ils seront légers. 


LE PETIT CREUX DE LA JUNGLE
Je trouve que la vie, la nature ont beaucoup d'imagination.
Quand j'ai un petit creux ou au contraire un trop plein d’imagination, j'aime me laisser guider par le réel qui est parfois très étrange. J’aime, par exemple, regarder ce que mange un animal pour commencer une histoire.
Ici, j’ai exploré la jungle de Sumatra, découvert des animaux et des plantes, des fruits, des fleurs que je ne connaissais pas. C’est une façon de voyager, de rêver, de laisser les pensées vagabonder. On voyage d’autant plus que l’on s’écarte du réel mais faut-il le connaître, savoir ce que l’on quitte.

©Julia Woignier

APPRENDRE À RAPETISSER
Je souhaitais exprimer quelque chose de la mélancolie qu’il y a à quitter l’enfance, de la difficulté à grandir. Mais aussi de celle à rapetisser. C’est très difficile de rapetisser.
Accepter d’arrêter de jouer, c’est très difficile, Laurent le Outan s’y refuse. Lolo, c’est un éléphant dans un corps de porcelaine ou une porcelaine dans un corps d’éléphant, cela dépend des moments… Il a gardé son cœur d’enfant, ses yeux d’enfants, pourtant il sait très bien qu’il est devenu grand mais il joue quand même. Il a bien raison, c’est toute sa poésie et sa solitude aussi, mais loin d’être un personnage pathétique, il est très libre. Laurent le Outan est suspendu là, entre grandir et rapetisser, « en équilibre sur du fil de soie suspendu entre deux gratte-ciel ».
J’ai été très triste à l’adolescence quand je me suis rendue compte qu’il fallait arrêter de jouer. Quand construire un château fort en Lego me prenait à peine une heure, alors qu’avant j’en avais pour des jours. Pour moi, écrire, c’est continuer de jouer. C’est comme pour les acteurs, même très vieux, ils jouent toujours. C’est ce que j’aime dans le cinéma quand je suis directrice de casting.


— Des croque-monsieur ? s’étonne Laurent le Outan.
— Parfaitement ! répond la petite fourmi. La recette du croque-monsieur, c’est pas compliqué. Tu prends deux tranches de pain, du fromage râpé, un monsieur (bien habillé) et tu fais cuire à point !

©Julia Woignier


GRAND SINGE, PETITE FOURMI
On devrait s’accompagner de qui l’on veut, avoir cette liberté. Pour moi c’est très important de dire cela. Laurent le Outan n’est pas amoureux de la petite fourmi mais il y tient beaucoup, pas seulement parce qu’elle est petite et qu’ainsi il peut prendre soin d’elle (d’ailleurs, elle se débrouille très bien toute seule), mais parce que c’est elle. La petite fourmi, elle, est amoureuse de Lolo comme une folle, tout simplement parce que c’est lui. Ils ont cette liberté et je tiens vraiment à suggérer cela, dans tous mes livres, à mes petits lecteurs.



Cèrhe Mina,
dcuoe cmmoe tes deux ptites ctahs
Et toi, tu sivaas que j’ai duex aims ?
Lnaeurt



EN VOIE DE DISPARITION, EN VOIX DE LITTÉRATURE
Je ne suis pas une militante écologique, ce n’est pas le point de départ de l’histoire. Mais considérer la nature tombe sous le sens pour moi. En écrivant puis en corrigeant, j’ai été particulièrement attentive aux menaces qui pèsent sur les grands singes, les orangs-outans notamment puisque maintenant j’en connais un.
Je ne verrai peut-être jamais de girafes mais j’aime savoir qu’elles courent dans la savane. Savoir qu’il y a des troupeaux d’éléphants rend notre terre plus belle. Et c’est ainsi de tous les animaux, de toutes les plantes. Qui ont leur place. Je n’irai peut-être jamais à Sumatra et peut-être n’aurai-je pas envie de déranger Lolo dans sa forêt mais je sais qu’il est là.
Les orangs-outans sont des animaux magnifiques. Ils semblent vieux comme le monde, ils semblent avoir vu tant de choses, ils semblent savoir tant de choses. Leur regard est très émouvant, profond, sage. C’est une tristesse immense de voir ces singes comme tant d’autres animaux menacés ou disparaître.
J’espère bien que mes lecteurs tomberont amoureux de la jungle de Sumatra, de Lolo et de sa Vieille Maman, veilleront sur eux, deviendront leurs ardents défenseurs ! Je fais confiance aux cœurs des enfants. Et certains adultes ne perdent jamais ce cœur, je crois en cela.

©Julia Woignier

— Ah mais ne croyez pas que la classe économique soit économique ! Elle est ÉCOSMOLITIQUE, voyez-vous !


LA VIE, LES MOTS COMME UN GANT RETOURNÉ
Pour moi, jouer avec les mots, c’est creuser un petit trou de liberté. Je cherche vraiment les écarts de langage (comme entre deux pierres), les interstices. Je pense qu’à partir du moment où l’on s’accorde le droit de retourner les mots, de les secouer comme un prunier, l’on garde et nourrit sa capacité à retourner ses pensées, à se retourner soi-même. Si l’on peut se retourner soi-même, qui pourra bien nous faire prisonnier ?
Il y a un poème de Paul Nougé (dans Les Lèvres nues n°8) que j’aime beaucoup : «  Il y a des gens qui ont un air de liberté sur les lèvres et qui ne sont pas nécessairement des assassins. Tentez de prendre l’air ».
Je voudrais que les enfants en me lisant sentent qu’ils peuvent soulever quelque chose de très libre. Pour moi, c’est quelque chose d’essentiel, mes personnages sont libres de tout, d’aimer qui ils veulent, d’être nuls ou lents, ou de mauvaise foi, de tricher, de changer d’avis, de ne pas se lever le matin, de ne rien apprendre du tout. Parce que sûrement, ce qui compte c’est ce qu’ils sont, avant toute chose, avant d’aller à l’école, avant d’apprendre des règles, avant de se lever le matin. Garder un air de liberté. Tenter de prendre l’air.


« QU’EST-CE QUE C’EST ENCORE QUE CE SALAMI ? »


ENTENDRE LE MONDE À HAUTEUR D’ENFANTS
Les enfants m’intéressent plus que les autres personnes, moi qui suis un peu de Laurent le Outan. Je ne suis pas souvent à l’aise avec les gens mais avec les enfants, je le suis toujours.
J’ai une grande confiance en eux, je sais bien qu’ils comprendront, je sais bien que sinon, ils inventeront. Cela ne me dérange pas s’ils sautent des pages du livre, écrivent une autre histoire.
Lorsqu’elle ne savait pas encore lire, ma nièce Gwen lisait en chuchotant des bande-dessinées pour imiter son grand frère. Elle lisait très sérieusement, avec beaucoup d’attention et de passion en tenant parfois, ses livres à l’envers. D’ailleurs, petite elle m’a aidée à écrire la petite fourmi, elle a son courage et ses petits poings serrés.
Mes petits lecteurs donc peuvent lire à l’envers ou entre les lignes, cela sera très bien aussi. Je pense même que Lolo en serait enchanté.

©Julia Woignier

QUALITÉ LIBERTÉ
Je pense que lire c’est déjà être libre. Et choisir son livre est important. Il est donc nécessaire de faire des textes de qualité pour les enfants qui savent reconnaître une œuvre. Une amie professeure m’avait rapporté qu’une classe de CP, je crois, avait applaudi après la projection d’Alice de Jan Svankmayer parce qu’ils l’avaient reconnu ainsi. Ils ne sont pas bêtes, donc ce n’est pas la peine de leur écrire des textes idiots.
Je crois qu’un seul livre peut changer quelqu’un, le marquer, œuvrer en lui longtemps, ouvrir un chemin. Pour moi, encore une fois, il ne s’agit pas d’être militante mais de créer de la liberté.

©Julia Woignier


LE TEMPS DE LA LECTURE
J’ai appris de mes parents à aimer lire. J’ai toujours vu mon père lire, se lever même très tôt, avant tout le monde, pour lire seul. Faire le tour des librairies, posséder trois ou quatre exemplaires du même livre, ranger et re-ranger ses livres à la recherche de l’un d’eux. Il y avait un livre un peu compliqué pour mon âge, Le temps de Julie, dans lequel ma mère avait écrit au crayon papier la définition des mots difficiles et où elle m’expliquait des sentiments ou des situations, que je ne pouvais pas vraiment saisir. C’est une très belle façon d’apprendre à lire, ainsi accompagnée.
Je ne me suis jamais sentie seule en lisant, je pense que les livres sont des amis et qu’ils consolent. J’aime m’entourer d’eux, même trop, comme mon père. Pour moi acheter un livre n’est jamais dépenser de l’argent, et quand je suis triste, chercher un livre ans ma bibliothèque, dans un magasin, dans un magasin d’occasion, m’apaise et me console toujours.





Les rizières apparaissent comme des miroirs, reflétant le ciel. Le paysage se déploie, immense, multiplié. Sans les arbres, sans la jungle, Laurent le Outan se sent nu comme un ver. Une brise légère fait danser ses poils flamboyants, les herbes et les champs. La petite fourmi hume l’air, elle a la chair de poule. Monsieur Bouhabibi flotte au-dessus de leurs têtes, s’éloigne, revient tout étonné.

EN MÉMOIRES BELLES COMME TOUT
J’aime m’accompagner de ce que j’ai aimé, j’aime me ressourcer en les autres. J’ai des auteurs jeunesse chéris, aimés, comme Toon Tellegen, Arnold Lobel ou Janosh.
L’eau et les rêves de Bachelard m’accompagne aussi, j’y reviens souvent. Le surréalisme, André Breton. La peinture, Max Ernst. Le mouvement Dada et l’art brut. Les fleurs d’Anna Zemankova. Le formulaire pour un urbanisme nouveau de Ivan Chtcheglov dit Gilles Ivain. La poésie de Ghérasim Luca. Ce poème de E.E. Cummings : who are you, little i. Et celui-ci : Le Sorcier noir, la mise en formule d'une forme de Jacques Hérold, de Ghérasim Luca et Jacques Hérold. Des chansons de variété (en passant de Joe Dassin à Céline Dion) ou des chansons à texte peuvent aussi être des moteurs de mon inspiration, elles viennent souvent à moi lorsque j’écris. J’écoute en boucle Il suffirait de presque rien de Serge Reggiani, La relève de Dominique A, par exemple.
Des expressions de mes grands-parents reviennent souvent. Ainsi, rien ne disparaît vraiment.
Ecrire, c’est convoquer toutes ces différentes mémoires, c’est se pelotonner sous une longue couverture en patchwork, c’est construire une cabane, profonde et sérieuse, légère et importante...
Et je pense à la bande annonce du film Pierrot le fou : «  Tendre et cruel. Réel et surréel. Terrifiant et marrant. Nocturne et diurne. Solite et insolite. Beau comme tout ! »

©Julia Woignier



Laurent le Flamboyant
Karen Hottois
Illustrations de Julia Woignier
Petite Polynie