LE SOUS-MARIN JEANNE
Rencontre avec le monde de Jeanne Macaigne à partir de
trois illustrations extraites de La Chose du MéHéHéHé de Sigrid
Baffert, de ses albums L’hiver d’Isabelle et Les coiffeurs des étoiles,
des couleurs de l’inconscient et de l’éveil colorisé du sur-conscient, d’histoires
paressant dans un hamac l’œil bien ouvert sur les mouvements de la vie, au cœur
de l’architecture de scènes habitées par la voix libre de l’enfance, portes
passées vers l’infiniment grand de l’infiniment petit, corps-paysage d’une
artiste posé sur le strapontin du monde, au vif, à vif, sur le vif des énergies
de la Beauté
L’ŒIL
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©Jeanne Macaigne |
LE CHOIX DES COULEURS DE L’INCONSCIENT
Dans
La Chose du MéHéHéHé, la couleur qui
s’est tout de suite imposée suite à la première lecture du texte de Sigrid
était le bleu. Couleur de ce point de contact entre trois espaces : la
mer, le ciel et la terre. Sous les mots de Sigrid, j’entendais les respirations
des animaux, le silence gonflé d’eau, les ballets des objets jetés au fond. Et
chaque pas, chaque oscillation, revêtait un son, une couleur.
Sigrid
m’avait proposé d’illustrer un texte suite à la lecture de mon album Les coiffeurs des étoiles. L’histoire parle
d’exil, des liens qui se tissent, de la possibilité de se recréer une famille
sans perdre le fil de ses origines. Il y avait ce point de
contact entre la Mer et le Ciel qui était le point de départ, de l’histoire, ce
bleu originel.
Le
bleu, pour moi, ce sont aussi des souvenirs bleus, la mer, l’horizon, l’avenir,
la couleur des changements, des possibles, les mots bleus. Ici, dans La Chose du MéHéHéHé, Sigrid parle dans
une langue déliée, libre, acérée et drôle, des effets de la pollution et des contaminations
industrielles sur une faune transformée malgré elle.
Il
y a sans cesse ces allers-retours entre la surface de l’eau où flotte la Chose
et l’antre des animaux, véritable assemblée démocratique des animaux des
abysses où tout se décide.
Il
y a des pages claires de peau-surface de l’eau, et des pages sombres des
profondeurs.
Quand
je me plaçais du point de vue de la Chose, du côté du monde aérien, je sentais
la lumière crue venir se réfracter sur la surface de l’eau comme un déni de la
réalité sous-marine.
À
chaque fois que je plongeais en compagnie des trois pieuvres, je me retrouvais dans
l’inconscient du monde marin, son ventre sombre, exaltant et effrayant à la
fois.
DOS DE
COUVERTURE DE FACE
Sur
la couverture, les trois personnages Mo, Saï et Vish, trois petites pieuvres
que l’on va suivre tout au long du roman, tournent le dos au lecteur et
regardent l’horizon au travers d’un grand œil. Un œil comme un ballon bizarre
tourné vers l’infini, fenêtre d’entrée de l’histoire qu’elles nous invitent à
franchir. Le sujet principal est le grand monde vers lequel elles regardent.
Les
trois pieuvres se tiennent droites et attendent le début de la grande histoire.
Elles prendront délicatement le lecteur dans leurs tentacules et l’emmèneront
vers les abysses, le feront rire, réfléchir, comprendre. Posées sur un bras du Grand
Bras-Ma, elles seront observatrices, compagnonnes de ce calamar géant, figure
de la pensée puissante de la nature qui observe le monde des humains de son
grand œil sage.
En
tournant le dos et en regardant au travers de l’œil-hublot, elles nous
indiquent le chemin à suivre.
Le dessin permet de révéler des
mondes souterrains et inconscients qui nous ré-enracinent à la terre. À chaque fois, je suis embarquée dans mon propre rêve,
je cherche à éclairer, à trouver de la joie, de l’éclat aux choses. Je suis
tout à fait éveillée et sur-consciente. J’essaie de faire vivre les êtres de
mes dessins en mettant, autant que possible, la logique du visible au service
de l’invisible. J.R.R. Tolkien disait « un seul rêve est plus puissant qu’un
millier de réalités ».
Et pour cette couverture de La Chose du MéHéHéHé, j’ai essayé de
revenir à la matière des mots de Sigrid, à leur puissance évocatrice, comme si
je descendais en sous-marin dans sa littérature, et donnais un accès au lecteur
qui attend sur le bord du grand Œil de nager dans son texte.
SENSATIONS D’ENFANCE
Lorsque
j’étais enfant, j’allais souvent à la mer. Le soir, la lune se levait derrière
l’horizon, la nuit exhalait ses parfums, les étoiles dansaient à la surface de
l’eau, les promeneurs chuchotaient, les secrets de l’ombre se nouaient.
J’adorais ce ballet gracieux de la nuit. C’était un spectacle.
Aussi,
j’aimais voir les gens danser. À la maison, à des mariages, dans des fêtes, des
théâtres.
Dans
les spectacles, il y avait toujours cette ambiance irréelle, les gens pomponnés,
les mouvements dans les escaliers, l’attente, les sourires. La sonnerie retentissait,
les lumières s’éteignaient, la musique s’élevait dans la pénombre, le rideau se
levait, l’histoire commençait.
Les
corps circulaient, racontaient. J’imaginais intérieurement l’histoire de chaque
corps. Il y avait des histoires dans les histoires. Chaque corps en mouvement
dansait son personnage et son intériorité propre. Et cette liberté des corps me
faisait rêver et danser.
Tous
ces petits tableaux en fête m’accompagnent dans mes dessins. Les paysages rêvés
apparaissent avec leurs habitants, leurs dialogues, leurs musiques.
LE DROIT À LA
PARESSE : COMMENT NAISSENT LES HISTOIRES
L’histoire
arrive à point nommé, lorsqu’on ne s’y attend pas. Elle survient à un moment,
et tout se dessine. Avant ce moment, j’ai beau faire des recherches à son
propos, l’appeler, la chercher, la provoquer en haut de la colline, elle
paresse dans son hamac la bouche ouverte. Et quand elle en vient même à se
transformer en Belle au bois dormant, je lui tourne le dos. Je travaille à
d’autre chose, et au moment où je l’oublie totalement, elle apparaît
endimanchée sur le seuil de ma pensée.
Pour
L’hiver d’Isabelle, ou Les coiffeurs des étoiles, ce sont des
contes universels qui, à partir de l’intime, révèlent des chemins
philosophiques vers la quête de soi.
SUR L’ÉPAULE DES
MONDES
Chaque
monde dans mes livres évoque des états psychologiques particuliers, je choisis
le meilleur paysage métaphorique qui pourra épauler l’histoire, à moins que
celui-ci ne me choisisse. Chaque élément du monde est en vibration, comme
chaque être vivant. C’est la vie en mouvement que j’essaie de capter pour
traduire son battement à ma mesure.
L’ANTRE
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©Jeanne Macaigne |
TOUS ENSEMBLE, TOUS ENSEMBLE, TOUS SEULS ENSEMBLE
Le
lecteur suit les trois pieuvres d’une page à l’autre du livre. Elles sont en
petit comité, très actives et sont les moteurs propulseurs qui permettent de
passer d’une scène à l’autre.
La
voix de ces trois personnages c’est aussi la voix intérieure de l’enfance, son
regard neuf sur les choses, sa liberté, sa curiosité insatiable, son
ingéniosité, sa créativité. A eux trois, ils créent une petite cellule d’amitié
en prise avec des questions existentielles et mettent de l’ordre dans le chaos
de cet océan pollué. Ils déclenchent l’action en communiquant avec tous les
acteurs des abysses pour agir ensemble.
Être
ensemble, être seul, sont deux questionnements permanents. Dans L’hiver d’Isabelle, qui est une aventure
intérieure, Isabelle est seule, mais sa solitude est rompue grâce à la
convocation de communautés intérieures : ses rêves et ses souvenirs. Il
s’agit d’une histoire introspective, d’un voyage intime qui trouve sa
résolution dans la communication d’un être avec lui-même.
Dans
Les coiffeurs des étoiles, les trois
enfants parlent en leur nom, à la première personne du pluriel :
« nous ». C’est un trio qui agit, un groupe qui va réussir à lever les
peurs qui pèsent sur sa famille et sur les habitants de l’île. Le pouvoir libre
des enfants est mobilisé pour libérer le regard sur l’inconnu, et recréer les
liens entre tous.
WELCOME AND
BIENVENUE
Les
fleurs rosaces de l’antre, « large cicatrice de corail », sont en
mouvement comme les personnages, dans l’eau, une invitation à rentrer dans un
cocon loin du bruit du monde. J’ai pensé à une entrée de music-hall avec des
myriades de lumières pour accueillir les visiteurs vers un passage sombre et
mystérieux. Un abysse dans les abysses.
Il
peut y avoir souvent plusieurs circulations dans mes images. Une porte s’ouvre,
une autre, puis encore une autre. J’aime installer différentes pièces, on peut
ainsi se promener dans l’image à sa guise, percevoir en premier lieu une grande
forme, puis plonger ses yeux dans d’autres plus petites, ou l’inverse. C’est
l’idée d’un infiniment petit dans un grand tout ou d’un grand tout dans un infiniment
petit.
LE COLLECTIF RÉINVENTÉ
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©Jeanne Macaigne |
« Peu à peu, une foule multiforme s’aggloméra
autour d’elles, nageant, palpitant, rampant, glissant, floufloutant. Autour de
la colonie échevelée d’anémones albinos et d’oursins bicéphales se réunirent
d’abord les baudroies cyclopes, la meute de méduses mercureuses et quelques
poissons velus. Suivirent les crevettes bouffies, les homards chromés et
l’escadron de crabes cornus. Enfin se joignit à l’auditoire la cohorte goudronneuse
de concombres de mer. »
AU SPECTACLE DU MONDE RADIEUX
À la découverte
de la description de cette communauté, j’étais comme invitée chez elle, j’avais
un strapontin dans les étages de cette grande assemblée et j’étais directement
concernée, comme témoin du spectacle du monde. Le lecteur se trouve dans une
position résistante et agissante. Ce sont des êtres qui ont subi les radiations
d’un monde qu’ils ne connaissent pas, leurs âmes lumineuses néanmoins
réussissent à se construire des pensées radieuses contre l’absurdité d’un monde
qui part à la dérive au-dessus de leur tête.
CORPS-PAYSAGE
Les
dialogues de Sigrid entre les créatures sont très évocateurs. Ils ont
immédiatement suscité des images chez moi. Les descriptions sont si précises
qu’un petit film s’est déroulé tout de suite dans mon esprit. J’ai animé les
pieuvres, et les autres personnages ont suivi en dessin dans un cortège de
fête.
J’aime
dessiner les corps et les paysages, les deux se répondent, les corps deviennent
paysages, les paysages sont des corps. Lorsque je dessine, j’essaie de varier
les cadres, les formes, les personnages, de m’amuser toujours comme dans un
jeu. Pour La Chose du MéHéHéHé, j’ai
gardé la même jubilation que j’ai dans mes carnets à dessiner sur le vif des
personnages. Dans ce livre, j’ai principalement travaillé et dessiné des
lumières pour figurer l’environnement des personnages. Ce sont des zooms sur
cette histoire très axée sur l’action et les dialogues. Cependant, il y a
quelques paysages : quand les sujets pénètrent dans un nouveau lieu par
exemple.
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Recherche de pieuvres©Jeanne Macaigne |
TROIS GROSSES TÊTES
PENSANTES
J’invente
de nouvelles formes qui pourraient porter au mieux le texte de Sigrid. Les
pieuvres ont de grosses têtes pensantes, un corps un peu mou, un petit visage
humain, des tentacules pas très grands, pour qu’elles soient hyper mobiles dans
leurs mouvements.
Mo
est la plus jeune, la plus vive, la plus drôle, elle répond toujours un peu à
côté de la plaque mais a des idées fulgurantes, elle fonce et amène tout le
monde avec elle. Elle a de grands yeux ouverts sur le monde, est super-hédoniste
et adore s’amuser de tout et de rien.
Saï
est un peu la pensée raisonnable, celle qui tourne autour des choses avant de
prendre une décision, celle qui a la tête bien sur les épaules. Elle porte des
petites lunettes parce qu’à force de lire tous les emballages des bouteilles au
fond de l’eau, elle y voit flou.
Vish
a gobé un parapluie et avance un peu moins vite, elle prend son temps, elle est
un peu moins aventureuse que les autres mais elle possède un sens de l’amitié
très haut. Elle tempère le trio.
EN ENFANCE...
L’enfance est en chacun de nous, on continue à la porter à chaque âge de la vie. Tous les âges sont là et s’expriment différemment selon les événements extérieurs. Je crois bien que je mobilise toujours l’énergie de l’enfance lorsque je dessine.
L’enfance est en chacun de nous, on continue à la porter à chaque âge de la vie. Tous les âges sont là et s’expriment différemment selon les événements extérieurs. Je crois bien que je mobilise toujours l’énergie de l’enfance lorsque je dessine.
... RÉSISTANCES !
J’essaie
de résister par mes images aux noirceurs du monde qui nous entoure, de toujours
laisser émerger les beautés, de les cultiver, de les déployer. La résistance
affirmée et joyeuse est peut-être la plus puissante des résistances parce
qu’elle puise toute sa force dans les cœurs courageux.
Sigrid
Baffert
Illustrations
de Jeanne Macaigne
Polynie, 2019
Jeanne
Macaigne
éditions
MeMo, 2017
Jeanne
Macaigne
éditions
MeMo, 2018