mercredi 19 septembre 2018

AUTOUR DE MILLY VODOVIĆ
Rencontre avec Nastasia Rugani

DERNIÈRE PARTIE : YEUX OUVERTS, YEUX FERMÉS

L’ENTRE-DEUX DE L’ÉCRITURE ET DE LA VIE
Daisy a longtemps utilisé la mort comme outil narratif. Ce n’est qu’une fois confrontée à sa propre mortalité qu’elle s’interroge sur les morts qu’elle a provoquées dans sa littérature. La honte et la peur s’installent à tel point qu’elle en perd connaissance. Ce qu’elle aimerait, plus que tout, c’est exister ailleurs, dans un roman peut-être. Être elle-même personnage, ce qu’elle est, dans mon esprit et maintenant sur papier. S’imaginer en vie, ailleurs, est sa religion littéraire, sa façon d’appréhender la mort. Elle attend donc de Swan qu’il réécrive l’histoire.
La mort la terrorise parce qu’elle pense avoir personnifié la mort. Popeline Louis et le Mange-cœurs deviennent ses ennemis, et elle préfère les diriger vers d’autres victimes, les détourner de la quête finale. Ce qui me fascine chez Daisy, c’est sa droiture en littérature. Elle est consciente de son pouvoir, et l’utilise parce qu’elle ne peut pas empêcher l’écriture d’exister, même si cela signifie tuer des enfants. Je crois que c’est pour cela qu’elle se sent proche de Milly. Elles portent la même animalité, et la même radicalité. Probablement parce que l’une est le prolongement de l’autre, ou son invention. On peut parler d’égoïsme mais je préfère parler de « qui ». Elles sont qui elles sont, indépendamment des règles, de la bienséance et de leur entourage. Des indépendantistes de leur propre territoire.
Écrire, c’est avoir les yeux ouverts sur son monde, et les yeux fermés sur un autre, je crois. Il faut éteindre le monde extérieur afin de pouvoir se pencher sur ce qui est enfoui. Je me sens un peu prétentieuse à sortir de telles phrases mais bon, je me suis lancée. En même temps, écrire ne se fait pas avec les yeux, pas toujours. Écrire, pour moi, c’est se rendre tout au fond. C’est boueux, sale aussi. C’est viscéral parce qu’il faut déterrer des choses, avancer dans le noir. Et quand on déterre, on parle forcément de racines et de cadavres. J’ai envie d’arrêter d’écrire chaque fois que les personnages sont absents, que les mots me quittent. J’ai l’impression que rien ne viendra plus jamais, et que je ne suis plus rien puisque je n’écris pas. C’est un désespoir immense quand il n’y a plus l’inspiration, quand l’organe d’écriture semble mort. Pour moi, l’écriture est du côté de la vie. Même si je dois m’aventurer sur des chemins abjects, accompagnée de personnages terrifiants, c’est du côté de la vie que je le fais.
La mort est autre chose, et a plusieurs sens. Je crois qu’on peut mourir de différentes façons, tout en restant en vie. Ce que j’écris n’est pas très sensé. Par exemple, on peut mourir d’un lieu à l’autre. Cette version de moi-même dans ce lieu précis n’existe plus. Cette version de moi-même n’existe plus que dans les souvenirs de quelques personnes éparpillées à travers le monde. Fermer les yeux sur le monde auquel on appartenait, et ouvrir les yeux sur un autre univers, c’est possible. Quelque chose de Milly meurt à la mort de son frère. Un morceau des Vodović s’éteint. Et Petra est morte, en Bosnie, sous les mains de son violeur. Petra, criant son deuil, ne ressemble pas à Petra, jeune fille souriant à un maigre garçon dans les rues de Sarajevo. On peut mourir d’un pays à un autre.

Peu importe si du sang ou de l’encre coule dans tes veines, ce qui m’importe, c’est ton bonheur. Le tien. Que tout s’efface, mon Swan, ou que tout soit retrouvé. Quand on est né de la grêle, on peut tout recommencer. Si tu le veux, tu peux tout changer. Tu en as le pouvoir, je le sais, c’est moi qui t’ai écrit. Fais que tout soit possible. Presse ta main sur la feuille, prends le stylo et écris.
Écris fort.


PENSER AUTREMENT, LOIN DU SIÈCLE DES LUMINAIRES
Je n’écris pas des collections de blagues. Mon travail n’est pas de faire rire les gens. Ça peut arriver, et j’espère que « sombre » n’est pas synonyme de « démoralisant. »
Je crois que mon roman est parsemé de tons très clairs. La mort est omniprésente, c’est certain. Mais les relations entre Milly et la multitude de personnages sont inscrites dans l’empathie, l’humour, et bien souvent, dans la tendresse. Je pense aussi à son affection pour les animaux et à certains passages exprimant le bonheur intense d’être parmi les siens, au bord du ruisseau. La vie est ainsi, « change en un instant », passe d’un sourire à une tragédie. Qui peut se vanter d’être toujours heureux ? Il suffit de lire les informations pour être face à la mort, au viol, à la guerre. Il faut s’y confronter. Tenter de comprendre, élargir son humanité. En lisant et en écrivant, j’ai envie de répondre à des questions auxquelles je n’avais jamais songé, me rapprocher ou prendre de la distance, et me poser d’autres questions, apprendre à penser autrement. Quand le monde me paraît insupportable, j’aime me plonger dans une œuvre qui me permettra de me sentir moins seule. Et il me semble que mon travail consiste à essayer d’écrire le meilleur roman que je puisse écrire, avec la plus grande sincérité, et les mots les plus justes, pour mon histoire et pour mes personnages. Et si cela signifie écrire une histoire sombre, et bien soit.

— Chante un truc, lance-t-il, ravi.
— Seulement si tu me dis ce que tu veux faire.
— Négatif.
Milly insiste encore et encore. Elle se surprend même à tirer sur le tee-shirt de Douglas qui la repousse avec douceur. Finalement, elle aime bien ce garçon pâle, aux airs de musaraigne.
Dans l’atmosphère dorée de cette fin d’après-midi, allongé ainsi, les bras minces ramenés sous sa nuque et les jambes croisées, il lui fait penser à Almaz. Lui aussi rend la chaleur fluide et sent bon les céréales.
— Bon, c’est con, mais j’aimerais bien être heureux, finit-il par avouer tout bas.
— Ce n’est pas un métier ça, si ?
— C’est le meilleur !
Douglas lui explique que la plupart des gens passent dix heures par jour à faire des trucs détestables dans le seul but d’être heureux deux semaines dans l’année. Lui n’a pas l’intention de vivre uniquement les week-ends et les jours fériés.
— Comment tu vas faire ?
— Je me débrouillerai. À toi, maintenant.
Sans même une once d’embarras, Milly se met à chanter Billie Jean. Il écoute sans broncher. Tout ce qu’il peut dire, c’est qu’elle ne ressemble pas à ces prodiges à la télévision qui ouvrent grand la bouche pour libérer le génie et la grâce. C’est rudement faux, pourtant c’est honnête et joyeux. Lorsqu’elle entame une seconde chanson, les yeux clos, il ferme les siens et succombe à la mélodie. Il est tellement content d’éprouver de la joie ailleurs que dans la violence et la haine qu’il chantonne à son tour.

DÉSORDRES
Je ne crois pas que la littérature jeunesse ait l’obligation de donner des leçons ou d’offrir une morale (de préférence bienveillante, n’est-ce pas ? Sinon on risquerait de perturber la jeunesse). On impute rarement de telles responsabilités à la littérature générale. Elle a le droit d’être parfaitement libre, donc choquante et insolente. J’estime que la littérature jeunesse a les mêmes droits. Je dirais même que, dans une société de plus en plus indolente, il serait plus judicieux de perturber et de bousculer.
Pour moi, la seule différence entre la littérature jeunesse et la littérature générale est l’âge de mes personnages, et l’âge du lectorat. Mais ce n’est pas parce que de jeunes lecteurs lisent mes romans que je vais me censurer ou tenter de leur plaire. Très égoïstement, j’écris pour moi. C’est une relation intime entre moi, mes personnages et leurs mots. Le lecteur n’intervient qu’après l’écriture, après la fabrication. Je ne lui dois rien d’autre que ma sincérité et mon travail. Et je crois que chaque lecture est différente. Ce que signifie ce roman pour moi n’est pas nécessairement intéressant pour le lecteur car on lit un texte avec ses propres indignations, ses propres expériences. La lecture d’un roman est aussi intime que l’écriture d’un roman.
La seule chose qui m’importe est de faire de mon mieux, et d’écrire fort, en respectant mes personnages. Je me place à leur hauteur, qu’ils aient six, douze ou soixante ans. Je ne m’adresse pas à une tranche d’âge pour faire vendre. Je me fiche des « thèmes attendus », des cases à remplir « pour les jeunes ». Ce serait leur manquer de respect que de croire à un groupe uniforme qui ne vit que pour les réseaux sociaux. Je ne crois pas qu’il existe une séparation littéraire entre les enfants, les adolescents et le reste du monde. Les émotions restent les émotions. Quand je lis des albums de Kitty Crowther ou des romans de Robert Cormier, je n’ai plus d’âge, plus de genre, plus de pays. Je me fonds dans les relations humaines, les lieux, les personnages, les histoires. C’est ça aussi, la lecture. Ni frontière, ni âge.

Les yeux en l’air, elle reconnaît aussitôt ce samedi matin d’hiver en famille, à son ciel de bruines et à ces drôles d’oiseaux, les ailes comme des éclairs. Elle est dans la peau de ses dix ans, un large bandage autour du genou gauche et une envie folle d’aller chez le coiffeur. Sa mère et Almaz l’observent faire la roue, mais ils se fichent de ses exploits. Ils boivent de longues gorgées de café au lait, assis à l’extrémité des chaises longues devant l’étable.
— Vous devriez vous allonger, suggère Tarek.
Un peu plus loin, il feuillette des comics, étendu à même le sol de la cuisine. Il cherche des dessins de femmes aux costumes aguicheurs.
— Tu sais pourquoi on ne s’allonge pas ? demande Almaz, sur un ton de colère qui ne lui ressemble pas.
— Non.
— Parce que notre vie ne ressemble pas à ce monde dans lequel on se prélasse, étendu sur un transat.

LES CHOSES NON MARCHANDES DE LA VIE
Lorsque je lis un livre, je cherche à me reconnaître dans les personnages. Je veux comprendre cette pagaille à l’intérieur de moi, en la trouvant ailleurs. Swan Cooper se demande « comment font les gens pour porter tous ces gouffres en eux sans jamais devenir fou ? » Je me le demande aussi. J’ai besoin de découvrir que je ne suis pas la seule à être en colère au point de vouloir casser la figure à quelqu’un. J’ai besoin de lire ce que je n’ai pas réussi à dire, ou à formuler toute seule.
Mon écriture est nécessairement imprégnée de mes choix de vie et de lecture. Et je ne lis pas de littérature de divertissement. À chaque fois que j’ai essayé, j’ai eu la sensation qu’on essayait de me vendre un modèle de vie, « le bon modèle ». Pour être franche, je crois que l’humain se perdrait si la littérature de divertissement était la seule disponible. Parce qu’il est nécessaire de se confronter au réel et à ses propres lâchetés afin de devenir la meilleure version de soi-même. Et j’ai encore beaucoup de travail.
Je ne suis pas partisane de ces romans qui supposent que nous avons tous les mêmes défauts et les mêmes désirs. Nous ne sommes pas égaux face au bonheur. Et le bonheur n’a de toute façon pas la même signification pour tout le monde. La vie est tellement plus complexe que ces pages d’individus coulés dans un monde factice et glacé. Je n’aime pas cette idée de « feel good, » car cela sous-entend que la culture se doit de prôner la joie, à tout prix. Je revendique le droit aux mauvais jours, et à la noirceur. La vie au quotidien ne ressemble pas à un « feel-good » roman. Certes, il fait du bien. Mais pour combien de temps ? Pour moi, le retour à la réalité est trop difficile. Je comprends que l’on puisse avoir envie de se relaxer. Mais je crois avoir le droit de refuser que mes romans soient des chaises longues.
Souvent, les gens lisent un résumé et reposent le roman en ayant cette phrase qui me donne envie de hurler : « c’est beaucoup trop sombre pour son âge. » Ces mêmes lecteurs offriront Harry Potter à leurs enfants, qui compte plus de quarante victimes de meurtres. Mais ce n’est pas pareil, ce n’est pas le monde réel. Franchement, je n’ai jamais autant pensé à la mort qu’à l’adolescence. Et j’y pense encore. Comment l’éviter ? Et pourquoi ? Pour qu’une fois qu’elle apparaisse, on se sente démuni ? Lire permet aussi d’être mieux armé. Quand j’allais mal, je n’avais aucune envie de découvrir le bonheur d’une jeune fille pour qui le monde n’était qu’une suite d’arcs-en-ciel. Je caricature, bien sûr, mais qu’on cesse de nous faire croire que ces filles-là existent. La vie d’une fille est infiniment plus difficile que ce qu’on tente de nous faire croire. Parfois, on est face à des dangers immenses. Parfois, il n’y a pas de fins heureuses. Parfois, la vie est incroyablement triste. Ce qui est important, à mon humble avis, c’est de savoir que le bonheur existe, au quotidien. Il n’est pas souvent grandiose comme dans ces livres où tout finit en apothéose de confettis et de réussite. Il est ordinaire, et c’est aussi bien comme ça. Un dîner rieur en famille. Une blague. Un après-midi en compagnie d’une amie. Le bruit de la neige sous ses pieds, le parfum d’un thé, le plaisir d’une mélodie, de nouvelles baskets, peu importe, tout est à saisir.

« Tu te souviens le jour où tu as écouté le son du parmesan, en frappant sur la meule. Sans le goûter, tu as dit “Il est bon” et l’Italien t’a répondu “Il est excellent”. Tu étais le plus heureux des garçons quand tu croyais à la magie du goût. J’ignore pourquoi je t’écris de cette façon. Je suis vivante et toi aussi. Mais, il y a cette histoire qui m’effraie. J’aimerais que tu aies raison, que mes romans restent des romans. Au cas où, j’aimerais te laisser quelque chose d’important. Pas mes mots. Autre chose. Une possibilité. Parce je crois que ce qui nous sauve n’est jamais ce que l’on croit. »