Rencontre
avec Pierre Zapolarrua, auteur de Hamaika et le poisson. Où l’on parle de poule
et de poisson, de gentillesse et d’idéalisme, de grand cirque, où l’on
se bouge et l'on milite, se frotte à l’autre plutôt que de le manger, dans un bain de
belles chaleurs résistantes.
QUI
DE LA POULE ET DU POISSON ? OU DE L’ORIGINE D’UNE HISTOIRE
Hamaika
est née d’une discussion avec mon épouse, à propos de l’autre, de l’altérité.
Elle a parlé de poule et de poisson... et l’idée a fait son chemin. Peu à peu,
et classiquement j’imagine, se sont construits les personnages, leurs
caractères, la trame puis un plan. L’improvisation n’existe que dans les
détails, le reste est construit en amont. Le thème (ici, c’est l’acceptation de
l’autre) demeure le guide. Et j’essaye alors de ne pas m’en écarter pour éviter
que le texte parte en tous sens.
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©Anastasia
Parrotto
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Hamaika était souvent à l’écart, s’éloignant du petit territoire que parcouraient jour après jour les poules. Non pas parce qu’elle n’aimait pas les autres, ou que les autres ne l’aimaient pas. Au contraire, tout le monde la trouvait très gentille et serviable, même si un peu tête en l’air. Non, elle voulait simplement aller plus loin, juste pour voir, savoir. Elle était curieuse de tout. Tout l’étonnait, l’enchantait. Tout était digne d’intérêt, d’observation minutieuse.
« TELLE ÉTAIT HAMAIKA»
Hamaika
est gentille. J’aime beaucoup cette qualité, la gentillesse. Car c’en est
une ! De fait, elle écoute, regarde, s’intéresse, est attentive à ce et
ceux qui l’entourent. Et tout ça sans aucun a priori. La curiosité est donc sa
qualité seconde. Tout est digne d’intérêt pour elle, sans hiérarchie ni
classement. « Faire miel de toutes choses » disait le grand historien
Lucien Febvre.
Hamaika
est également naïve et optimiste, mais pas idiote pour autant ! Elle sait
que le monde n’est pas à son image. Il est tellement divers, varié, pour le
meilleur comme pour le pire. Elle en a conscience, et même si elle espère le
mieux, même si elle agit en ce sens, elle sait que les obstacles sont nombreux.
Mais elle essaye, sans baisser les ailes ! Pas obstinée, mais convaincue.
Une sorte d’idéaliste en somme.
En
fait, malgré son appartenance gallinacée, elle est très humaniste, dans le sens
historique du terme ! Mais sa République des lettres à elle, se limite à
son ami Jonas. C’est un début...
—
Bonjour. Excuse-moi, mais j’ai complètement oublié de me présenter hier. Je
m’appelle Hamaika.
Elle
parlait avec précipitation, le souffle court, tant elle avait de choses à dire,
à demander.
—
Améqua ?
—
Non, Hamaika. A-maille-ka !
—
Hamaika ! Très bien, très bien, dit le poisson sans conviction. Ça veut
dire… quoi ?
—
Dans ma langue, Hamaika veut dire « onze ».
—
Onze ?
—
Oui, je suis la onzième de ma famille. Hi hi hi !
—
Et tes frères et soeurs ont tous un numéro aussi ?
—
Non, bien sûr ! En fait, c’est un jeu de mots. Hamaika veut dire « onze », mais
veut aussi dire « infini ». Tu comprends ?
—
Tes parents t’ont appelée Onze-Infini ?
ONZE-INFINI : HAMAIKA LA POULE AUX MILLE VISAGES
Hamaika
est une figure éminemment positive. On retrouve l’image des humanistes de la
Renaissance, poètes et scientifiques, ouverts sur tout. Avec une démarche très
empirique : essayons, on verra bien ! Elle figure en ce sens cette
soif inextinguible de connaissances, cette infinité de connaissances, comme il
y a une infinité d’êtres, d’existences qu’une vie entière ne suffit pas à embrasser.
C’est
une source de joie, mais aussi d’inquiétude. Tout ne se passe pas toujours exactement
comme on le souhaiterait, ni pour Hamaika, ni pour personne...
Plus
que de durée, c’est de complexité dont il est question jusque dans son nom. Hamaika
veut dire onze en euskara/basque, mais cela veut aussi dire beaucoup, infini. Jusqu’à
dix, ça peut aller, après, les choses se compliquent. Trop peut-être. Alors
comment organiser ce grand cirque, quels rapports construire, vers quelle
société tendre, etc. Tout le monde a un avis, et les faire coexister dans un
monde mondialisé est une vraie gageure. Alors il faut juste essayer, faire au
mieux. Mais faire ! La durée s’inscrit dans l’action, sinon, c’est un peu
vain. Et Hamaika, si elle est un peu rêveuse, est aussi une poule très
concrète !
—
Tu sais, lui dit le poisson comme pour la réconforter, ce n’est pas une
question de distance : il suffit juste de regarder autour de soi, où que l’on
soit.
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REGARDER AUTOUR DE SOI, OÙ QUE L'ON SOIT
J’ai
une formation d’historien, et à bien y regarder, depuis la rencontre entre
Néandertal et Cro-Magnon, tout est souvent question de coexistence.
Coexistences ethnique, sociale, genrée, etc... Et aujourd’hui encore, ô
combien ! Et ce, à toutes les échelles : dans notre immeuble comme
entre continents. À titre privé aussi. Un couple est une coexistence choisie
pas toujours simple, avoir des enfants également. L’enfer, c’est l’autre !
Mais
pourtant, l’humanité y est contrainte. Alors, qu’on le veuille ou non, c’est et
ce sera comme ça, il faudra cohabiter de plus en plus. Nous sommes en train
d’en poser les bases, de construire ce que pourra être cette coexistence. Je ne
suis pas sûr pour l’instant que les solutions apportées, extrêmement
exclusives, permettent une saine et durable construction. C’est là qu’est la
déception, dans ce fatalisme passif ambiant. Hamaika, elle, bouge, essaye,
agit. C’est une vraie militante.
Aussi,
tenter d’apporter cette petite réflexion à de jeunes lecteurs, sans
catastrophisme de type journaux télévisés, est un rôle, une tâche, mais surtout
un plaisir pour moi. La recherche est peut-être là : apporter une
réflexion, un questionnement sans y paraître.
Et
quand enfin elles aperçurent la tête de Jonas dépasser régulièrement du sac
plastique, elles se figèrent, pétrifiées, sans oser avancer davantage.
—
N’ayez pas peur, les rassura Hamaika. Approchez, je voudrais vous présenter un
ami. Approchez !
Les
poules, obéissantes par nature, s’approchèrent pour former un cercle. On eut
dit que leurs yeux essayaient de sortir de leurs orbites comme pour s’assurer
de ce qu’ils voyaient. Pas un mot ne fut prononcé, pas un bruit ne vint
troubler le silence. Seul Jonas semblait ne pas s’en apercevoir et observait
avec une joie sincère tout autour de lui.
—
Eh bien voilà, je vous présente Jonas, un ami, osa enfin Hamaika.
—
Bonjour. Bonjour à toutes ! Je suis ravi de faire enfin votre
connaissance, lança Jonas, enthousiaste. J’ai tellement entendu parler de vous.
Aussi vous rencontrer est pour moi….
—
Mais qu’est-ce que c’est que ça ? coupa une poule.
—
Un poisson, ça se voit ! répliqua une autre.
—
Je vois bien, mais qu’est-ce qu’il fait ici ? C’est le repas du jour ?
EN
MEUTE
Il
n’aura échappé à personne que l’individualisme est un marqueur de notre
société. Mais c’est un leurre : nous existons beaucoup à travers les
autres, notre inscription dans un groupe, aussi originaux, uniques pensons-nous
être... Sauf l’ermite, isolé quelque part au milieu d’une forêt (et encore, il
y aurait bien un drone quelconque qui le localiserait...), nous vivons en
meute, avons un instinct grégaire. Et être confronté à ses semblables (on en
revient à la coexistence), c’est un défi permanent.
Hamaika
s’y frotte parfois avec succès, parfois avec douleur, comme chacun d’entre nous
dans notre quotidien.
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Parrotto
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ON
NE MANGE PAS SES AMIS
L’amitié,
cette coexistence choisie, est une bien curieuse chose aussi. Souvent faites de
certitudes... très changeantes ! Et c’est normal. Les individus, unis à un
moment, suivent parfois des chemins tellement différents. Et alors, je crois
qu’il n’est plus possible de faire exister à nouveau ce sentiment. Il est
attaché à une période, et quand cette période est révolue, ce qu’elle a induit
en termes d’amitié aussi.
C’est
un peu douloureux sur le moment, mais ce n’est pas si triste que ça. Le
changement permanent, en physique comme dans l’existence, est symbole de vie.
C’est quand rien ne bouge qu’il y a un souci... Peut-être en amitié aussi ?
Hamaika
continuait à observer cet étrange univers sous-marin. Elle voyait passer des
ombres furtives, plus ou moins éloignées d’elle, distinguait des récifs couverts
d’algues, ondulantes comme les fougères sous un vent régulier. Se laissant
totalement aller, elle éprouvait un sentiment de familiarité. C’était
finalement assez proche de la terre ferme, en plus sombre, avec une sorte de
brouillard qui troublait la vue.
HAUTE
POLITIQUE
Indéniablement.
Hamaika et Jonas sont les petits activistes minoritaires qui empêchent non pas
les choses de tourner rondement, ce serait l’idéal, mais d’être simplement
injustes. Comment peut-on rejeter sans même savoir qui ? Comment peut-on à
ce point se désintéresser de celui qui est au seuil de sa porte ? Comment
condamner celui qui vient en aide à celui qui en a besoin ? « Mener la bataille culturelle »
est le carburant de Hamaika. Elle est le petit grain de sable qui bloque de
vieux rouages grippés !
Nous
voyons tous que le système que nous avons mis en place présente des failles
énormes qui de plus en plus nous sautent aux yeux : la dramatique
situation de l’environnement, les monstrueuses inégalités sociales... Cela
induit des comportements collectifs inquiétants (plusieurs récentes élections
en témoignent). Au sein de ce collectif souvent instrumentalisé par les médias,
il existe des îlots de résistance, des initiatives qui font tache d’huile, qui
font exemples.
Les
autres poules regardaient Hamaika avec surprise, voire inquiétude : c’était la
première fois qu’elle restait à la ferme, sans rien faire, impatiente, comme en
attente de quelque chose. Hamaika n’avait parlé à personne de cette rencontre.
Elle connaissait ses consoeurs, elle les savait craintives, peu ouvertes aux
changements et aux découvertes. Et la peur est toujours mauvaise conseillère,
pensait Hamaika.
BAZAR
CHALEUREUX ET COLORÉ
La
fin, peut-être est-ce une certaine influence latino-américaine, mais
j’imaginais alors un joyeux bazar (une première version faisait même revenir
certains morts), quelque chose de coloré, d’arc-en-ciel, comme un cirque, avec
des tours et des acrobaties plus ou moins bancales...
Ce
n’est pas une apologie du désordre, je ne suis pas inconditionnel, mais un
sentiment de chaleur colorée dans laquelle tout le monde peut se glisser, comme
sous du sable en août, entouré de musique et de discussions animées, un verre à
la main.
Une
image autant qu’un message.
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LANGUE
RÉSISTANTE
L’euskara,
la langue basque, n’est pas ma langue maternelle. Je l’ai apprise adolescent,
et continue encore. C’est pour cette raison que je n’écris pas directement en
euskara. Un jour peut-être... Pour autant, cette langue m’est chère. C’est la
langue que j’ai entendue enfant, même partiellement. Elle est
exceptionnelle ! Par sa nature même, mais aussi (voire surtout) par sa
longévité. Les ethnolinguistes la datent de la fin du néolithique.
Elle
est un symbole culturel de résistance. L’uniformisation, l’un des fruits
empoisonnés de la mondialisation, tend à dissoudre les cultures, surtout
minoritaires mais pas uniquement, dans une soupe lyophilisée tiédasse prête à
avaler. Les Basques ont beaucoup lutté contre ce processus, pour préserver leur
langue, et continuent encore (et ils continueront !). Ce pays est un
laboratoire d’idées. Il s’y passe beaucoup d’intéressantes initiatives en ce
moment. Et cette langue enfante de merveilleux auteurs comme les poètes
Sarrionandia et Aresti, ou l’écrivain Atxaga.
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©Anastasia Parrotto |
QUI
EST PIERRE ZAPOLARRUA ?
(I. ORIGINES ET VIE. FROMAGE ET DESSERT)
Fromage
et dessert toujours ! Je ne suis pas que Basque, Berrichon aussi, et cette
terre et ces gens me tiennent beaucoup à cœur également. Je suis aussi
Toulousain, je vis depuis tellement longtemps dans cette ville. Plusieurs
métiers aussi, graphiste, un peu journaliste, puis maçon, puis... et professeur
d’histoire désormais. Plusieurs enfants. Et plusieurs pseudos aussi ! Mais
ce n’est en effet pas pour porter des masques, juste des expériences
différentes, à des moments différents.
Aujourd’hui,
je tente seulement de ne pas devenir aigri, sec et recroquevillé. C’est une
tentation quand on regarde parfois notre monde.
QUI
EST PIERRE ZAPOLARRUA ?
(II. SES GOÛTS LITTÉRAIRES. FROMAGE ET DESSERT)
Des
goûts éclectiques, sans a priori, comme Hamaika ! Il n’y a pas à choisir,
en ça comme en d’autres choses. Je serais assez fromage et dessert. On peut
aimer Bach et Les Cramps.
Pour
autant, j’aime beaucoup la littérature sud-américaine. Le réalisme magique
m’emporte souvent, il me fait cet effet. Le jeune Miguel Bonnefoy en est le
digne héritier. Le cinéaste Iñarritu aussi. Il y a souvent des situations
improbables dans ce genre de romans, beaucoup d’humour et de dérision aussi.
Mais en gardant un sens aigu de la part tragique de la vie. Don Quichotte est
une référence aussi, bien sûr. Quoi de plus beau qu’un combat perdu ?
Il
y a certainement là une influence, plus ou moins en conscience.
Et
Voltaire aussi. J’aime beaucoup cet humour (et je n’aime pas les gens cyniques)
teinté d’ironie. Ses textes courts, ses contes philosophiques sont aussi un
exemple.
Et
enfin, des essais. Dernier en date, Désobéir de Frédéric Gros.
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©Anastasia
Parrotto
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Hamaika
et le poisson
Pierre
Zapolarrua
Illustrations
d'Anastasia Parrotto
MeMo,
Petite Polynie
En
librairie le 17 janvier 2019